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vendredi 18 juin 2021

Migration : que d’espoirs envolés dans les centres d’internement / Plongée dans la harga vers l’Espagne

La majorité des jeunes «harraga» partis des côtes Ouest du pays voient leurs rêves s’estomper. Interceptés par convois au large des côtes espagnoles grâce à des moyens sophistiqués de repérage, des «pateras-taxis» utilisés par la marine ibérique.

Par Charef Kassous

Les «harraga» sont désemparés, plutôt abandonnés par les réseaux d’accueil, lesquels sont souvent devancés par les dispositifs de surveillance employés par les gardes-côtes. En général, ceux à qui on a promis monts et merveilles atterrissent forcément dans les centres d’internement pour étrangers. C’est ainsi qu’une fois les pieds dans le centre, les espoirs des candidats à l’émigration se voient envolés, laissant place aux souffrances. Des souffrances de mal-vie, de mauvais traitements et d’oppression que personne ne voit car étouffées dans un piège qui s’est renfermé, un piège coîteux, payé en dinars avant même le départ à partir d’une plage. Selon un rapport élaboré en Espagne par la Fondation «San Juan del Castillo» en collaboration avec l’Université de Valencia et l’Observatoire des droits de l’homme de l’Université de Valladolid, ces fameux «CIE» occultent une réalité de la vie des internés, très peu connue et trop peu distincte de la vie carcérale proprement dite. Les «CIE», rapporte le rapport, sont des prisons camouflées sans les moindres garanties pénitentiaires édictées par la loi pour des personnes qui, dans la plupart des cas, n’ont commis aucun délit. Ces centres apparaissent pour la première fois dans l’arsenal juridique approuvé par la loi organique du royaume d’Espagne de 1985 ayant trait sur les droits et libertés des étrangers en Espagne. Aussi, faut-il préciser qu’il est indiqué à l’article 26 la possibilité d’autoriser judiciairement, avec caractère préventif ou provisionnel, l’internement dans des centres qui ne sont pas sous régime carcéral. Toutefois, l’internement des sujets d’émigration clandestine est effectif pour les impliqués dans diverses affaires soumises à expulsion en attendant l’instruction de leurs dossiers. En revanche, explique-t-on dans le rapport, l’internement comme mesure préventive décidé par un organe judiciaire, ne doit pas excéder les soixante jours prévus pour les opérations de rapatriement ou d’expulsion. L’opacité et le manque de transparence qui caractérisent ces centres n’ont pas empêché, à partir de diverses institutions, que des ONG mènent des campagnes de dénonciation sur les déficiences des conditions d’internement. Une réalité qui a été mise à nu grâce aux différentes institutions telles que «Mécanisme national de prévention conte la torture» ( MNP) et l’Observatoire des droits de l’homme. Ces institutions ont toujours œuvré pour affirmer que les sans-papiers sont en rétention et non en détention. L’Etat espagnol compte un total de neuf «CIE» répartis sur toute l’étendue du territoire (Madrid, Barcelone, Valencia, Algeciras, Tarifa, Malaga, Murcia, Les Canaries et Fuerteventura) et composent un épineux circuit qui confine les mauvais traitements institutionnalisés à des milliers de personnes chaque année. Les internés de nationalité algérienne représentaient 29,69 % des sujets retenus dans les «CIE» du royaume. Pour ce qui est des déficiences observées dans la majorité des centres d’abord, il faut noter qu’il s’agit bien d’institutions carcérales autant dans la forme que dans le fond même si les normes officielles indiquent que ces types de centres ne sont pas à caractère pénitentiaire. Cette situation pèse même sur l’architecture et la physionomie des centres pour s’étendre à la privation des droits des personnes détenues. Le refus de la loi à classer ces centres en pénitenciers suppose que le niveau de qualité du séjour des internés devra être supérieur à celui des prisons. La circulation des internés, l’usage du téléphone mobile, les visites et la réception d’argent sont interdites dans les CIE. Les 29,69 % d’internés algériens ont essuyé un échec dans leur tentative d’accéder à l’Eldorado. On peut dire qu’ils croupissent dans des geôles exiguës et sans lumière quelquefois, dans des cellules humides car souterraines. Selon le rapport, les visites médicales aux internés sont rarissimes et encore moins l’attention psychologique. Dans une de ses parutions, le journal numérique «El Diario.es» décrit les conditions inhumaines dans lesquelles sont détenus les sans-papiers. Des douches insalubres laissent filtrer des eaux noircies, des toilettes impraticables et malsaines, de la nourriture à l’aspect douteux, des cellules obscures et surchargées, enfin une atmosphère de pénitencier exaspèrent les retenus. Le journal évoque aussi bien une similitude à celle de l’internement à «Guatanamo».
Grâce à une interconnexion Nord-Sud, les réseaux des passeurs affinent leurs pratiques et améliorent leurs systèmes afin d’attirer plus de candidats à tenter l’aventure. Dans ces réseaux, des femmes jouent rôle de rabatteuses, inscrivent les candidats et les candidates et fixent les tarifs par des méthodes abracadabrantes.

Harga : une équation à plusieurs inconnues
Il faut souligner, par ailleurs, que la présence du genre dans les réseaux a fait augmenter le nombre de femmes et des familles entières à l’émigration clandestine. Il reste à signaler que les «harraga» ne sont pas uniquement ceux qui vivent sur les wilayas côtières. Aujourd’hui les réseaux de par leurs moyens font venir des candidats des Hauts-Plateaux et même du sud du pays en les rassemblant dans des demeures louées à Oran, à Mostaganem et à Ain Témouchent.
Les frais de location des appartements et la logistique incluant les équipements des traversées sont à la charge de l’organisation. Une fois les conditions climatiques réunies et les nombres de candidats atteints, on embarque. Pour ce qui est des tarifs ils dépendent du type d’embarcation. Dans un «tropico» (embarcation semi-rigide avec deux puissants moteurs hors-bord) cela varie entre
600 000 et 800 000 DA pour une traversée de 2h30′ mais avec la garantie d’atteindre la côte espagnole. Les «pateras-taxis» sont des petites embarcations de pêche artisanale ou des pneumatiques à moteur unique dont le tarif peut atteindre jusqu’à
200 000 DA par candidat.
Pour ce qui est des réseaux locaux, ceux qui n’ont pas de lien avec l’étranger, ils se dissimulent parmi les pêcheurs de la pêche artisanale. Ils sont propriétaires d’embarcations de pêche toujours amarrées sur les sites
d’échouage de diverses plages de la côte Ouest du pays. Ils se sont spécialisés dans l’achat et vente de moteurs, d’embarcations, de gilets de sauvetage et autres équipements de traversée. On ne transporte plus d’embarcation sur remorque. Pour éviter les contrôles, on se sert de longs fourgons type «Master Renault» ou autres. Ces réseaux ne sont pas très bien organisés, ils sont plutôt vulnérables, souvent dénoncés suite à des naufrages macabres ou à des traversées avortées.
Aujourd’hui la crise sanitaire a changé la donne : la «harga» prend une autre tournure qui consiste à faire la traversée dans le sens inverse pour 5 000 euros. La crise économique amorcée en Europe, la mal-vie des sans- papiers, notamment ceux qui ne sont pas dans les «CIE», la précarité, ajoutée à cela la fermeture des frontières, a donné du travail aux réseaux de rapatriements clandestins.
FRONTEX, organisme européen (Agence européenne de garde des frontières et des côtes), a tiré la sonnette d’alarme afin d’empêcher ces réseaux de s’investir davantage dans le fléau… Un fléau dramatique qui n’arrête pas de tuer des vies humaines, mais sans les chiffres… L’émigration clandestine est une équation à plusieurs inconnues.

L’autre face du fléau
Vu par la presse espagnole de l’autre côté de la rive méditerranéenne, le fléau de l’émigration clandestine des Algériens revêt une autre facette occultée pour l’ensemble des citoyens algériens. Selon le quotidien «La Verdad», organe de presse écrite de la Communauté valencienne, les prix de passage jusqu’aux côtes sud de la péninsule ibérique varient selon le niveau de sécurité des embarcations utilisées, qui va de la barque à moteur hors-bord jusqu’à des semi-rigides de 2 moteurs d’une puissance de 200 chevaux chacun. Selon le même quotidien, dans ce négoce de la mort il y a aussi la classe VIP.
Faut-il noter que dans certains cas les possibilités d’arriver à bon port avec une sécurité totale ou au moins pouvoir être secouru en pleine mer en cas de problèmes, varient beaucoup. Toujours dans le même contexte, la revue hebdomadaire «La Portada» corrobore ce type d’information en estimant que selon le degré de sécurité des embarcations qui sont fournies pour la traversée, les Algériens candidats à l’émigration par cette voie, quasi sans exception, sont divisés en plusieurs catégories et paient aux réseaux mafieux entre 1 000 à 4 000 euros.
Ces constatations ont été faites par des commissions créées par l’UE pour enquêter sur le phénomène et chargées de mettre un frein aux vagues successives de «pateras» qui déversent les migrants clandestins sur la Costa Blanca et la Costa Calida de la région de Murcie.
Le même organe de presse explique aussi que des chalutiers algériens autorisés à faire des réparations dans les chantiers navals espagnols ont servi à débarquer des jeunes clandestins sur la côte de la Costa Blanca et celle de Almeria. Le quotidien espagnol «ABC» rapporte que plusieurs réseaux de passeurs de jeunes Algériens ont été démantelés dans les régions de Aragon et de Navarra. Des ressortissants algériens qui s’adonnent à l’organisation de l’émigration clandestine avec des contacts structurés et surtout financés à partir de la péninsule ibérique. L’organe numérique «El Debate.es» révèle que le négoce de l’émigration est très lucratif car selon l’article sur cette problématique, la route de la Méditerranée a connu un mouvement de plus de 537 500 clandestins annuellement pour un montant de deux millions de dollars.

C. K.

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