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vendredi 14 mai 2021

Mahdi Derrouiche, P-DG du Groupe laitier Hlib Bledi et membre de la CGEA Annaba: «Il n’y a pas de volonté de diminuer l’importation de poudre de lait»

Groupe spécialisé dans la production de lait et de produits laitiers, Hlib Bledi, filiale du Groupe Derrouiche, est parvenu à imposer les produits Bladna dans un secteur fortement concurrentiel. Situé près d’Annaba, le Groupe a réussi à dépasser les difficultés imposées par la crise sanitaire provoquée par la pandémie de coronavirus. Pire que le Covid-19, les entraves bureaucratiques bloquent cependant la croissance de Hlib Bledi qui dispose pourtant d’atouts majeurs en matière de développement de production de lait cru et d’exportation.

Par Mehdi Mourad

Treat, petite commune agricole située à l’ouest de la ville d’Annaba, est coincée entre le mont Edough et la plaine de l’Oued el Kébir. La région est célèbre pour ses bocages verdoyants où paissent les troupeaux de vaches et pour la qualité de ses fruits et légumes. Depuis 2017, Treat est également connue pour son usine de produits laitiers initiée par le Groupe Hlib Bledi. Un complexe agroalimentaire de
30 000 m2 qui est entré en production à la fin de l’année 2019. L’usine est spécialisée dans le conditionnement de lait UHT et dans la production de produits laitiers (yaourts à boire, lait caillé, lben, crème fraîche et jus) sous la marque Bladna. Hlib Bledi est une filiale du Groupe Derrouiche que préside Mahdi Derrouiche. «Nos métiers d’origine sont la construction, le bâtiment, les projets hydrauliques et la réalisation de routes. Il y a quelques années, nous avons fait le choix de nous diversifier. Nous avons opté pour l’agroalimentaire avec un premier investissement dans l’industrie du lait car le potentiel de ce produit est très intéressant», souligne-t-il.

Normes européennes les plus strictes
Le Groupe Derrouiche a l’avantage de construire ses propres infrastructures. C’est précisément la stratégie adoptée lors de la réalisation de l’unité de Treat. Située dans la zone d’activité du village, Hlib Bledi est en fait l’unique usine opérationnelle de la commune et le principal employeur avec près d’une centaine de salariés. Une fois le portail dépassé, nous entrons dans un espace qui répond aux règles industrielles : le bloc administratif avec ses dépendances sont sur la gauche, au centre se situe l’unité de production et sur la droite les hangars d’entreposage de matières premières et d’emballages ainsi que le stock de produits laitiers près à être commercialisés. «Notre usine répond aux normes les plus strictes en matière d’hygiène et de sécurité alimentaire», assure Mahdi Derrouiche. Première remarque : aucune odeur désagréable ne se dégage du site, pas même à l’intérieur de la zone de production. «Les lignes et les locaux sont nettoyés avec des produits spéciaux après chaque cycle de production. Nous avons opté pour des équipements de dernière génération fabriqués en Italie, afin de garantir la qualité de nos produits. C’est également valable pour l’eau qui doit être d’une qualité irréprochable car cet élément constitue la base de toute industrie agroalimentaire. L’eau, qui provient d’un forage, est ensuite traitée dans une station équipée d’une unité d’osmose inverse et de filtres à charbon actif. Fabriqués aux Etats-Unis, ces équipements sont utilisés également dans le domaine de l’industrie pharmaceutique et permettent de traiter 20 000 litres d’eau par heure». A l’intérieur, la zone de production est une véritable ruche. Aux commandes de grandes machines en acier inoxydable, des agents préparent des lots de lait en bricks et de yaourt à boire conditionnés en bouteille. Dans un autre espace, des ingénieurs et des techniciens s’affairent à installer deux nouvelles lignes de production qui seront dédiées au conditionnement d’autres dérivés du lait. «Nos produits de la marque Bladna sont commercialisés dans une quinzaine de wilayas, dont Alger. Nous avons développé notre propre réseau de commercialisation et nous travaillons également avec des partenaires chargés de la distribution. Nous avons réussi à nous faire une place sur le marché des produits laitiers malgré une très forte concurrence. Notre objectif est également d’aller vers des marchés extérieurs, au Maghreb et en Afrique subsaharienne. Nous envisageons d’ailleurs de débuter par la Libye et la Mauritanie où nous sommes en discussions avancées avec des distributeurs», indique Mahdi Derrouiche. Le potentiel de développement est tel que Hlib Bledi a finalisé une étude pour la réalisation d’une extension afin de fabriquer d’autres produits, des fromages notamment. Il faut dire que le Groupe Derrouiche a engagé des moyens importants dans la réalisation de ce projet, puisque 70 % de l’investissement ont été engagés sur fonds propres.

Groupes d’intérêt
Cet engagement, Mahdi Derrouiche l’assume pleinement même s’il reconnaît que le contexte économique actuel est plutôt difficile à cause, notamment, de la crise sanitaire. «Nous avons lancé la production en pleine pandémie de Covid-19, mais nous avons fait en sorte de gérer au mieux la situation. Et je dois dire que nous avons réussi puisque notre activité connaît une réelle progression. Je pense que la crise sanitaire à tout de même brider notre croissance, mais nous devons aller de l’avant. Néanmoins, la pandémie n’est rien comparativement à la bureaucratie», regrette le manager. Pour lui, rien n’est fait pour faciliter les investissements. «Nous ne sommes pas reconnus par les autorités locales, puisque nous n’avons même pas pu organiser une inauguration officielle. Les responsables agissent comme si nous n’existions pas». Mahdi Derrouiche compare le secteur laitier à un véritable champ de mines. Il avoue n’avoir jamais imaginé qu’il serait un jour confronté à des pratiques d’une si grande opacité. Car pour pouvoir produire, Hlib Bledi a besoin bien évidemment de lait cru. Treat étant au cœur d’un des plus grands bassins laitiers du pays – qui s’étend d’El Tarf jusqu’à Skikda en passant par Souk-Ahras, Annaba et Guelma – la logique voudrait que cette matière première soit disponible en profusion. Mais la réalité est tout autre.
«L’Etat a mis en place un système de soutien financier pour aider la filière lait. Ce mécanisme permet d’octroyer des primes aux éleveurs, aux collecteurs et aux laiteries qui se chargent de la transformation. Chaque mois, un état est établi dans le cadre d’une tripartite qui rassemble les trois acteurs. L’état est ensuite déposé auprès de l’Office national interprofessionnel du lait et des produits laitiers (Onil) qui se charge de contrôler la véracité des données grâce à un logiciel. Puis il est transmis à la Direction des services agricoles (DSA) de la wilaya qui débloque les primes provenant d’un fonds public de soutien à la production de lait cru. Le prix du lait est fixe, il est de 42 dinars le litre plus 12 dinars de prime, l’éleveur perçoit 5 dinars de prime. La laiterie perçoit une prime de transformation qui va de 4 à 6 dinars le litre. Malheureusement, ce mécanisme de soutien mis en place par l’Etat ne fonctionne pas. En 2019, nous avons réalisé trois mois de collecte, nous avons donc payé les éleveurs. Mais ces derniers n’ont perçu leurs primes qu’à la fin de l’année 2020», note Mahdi Derrouiche. La situation est devenue très complexe car jusqu’à présent aucun éleveur n’a accepté de signer de convention avec Hlib Bledi à cause du retard dans le versement des primes par la DSA. «Depuis janvier 2020, nous n’avons pas eu de lait cru issu des élevages d’Annaba dans notre usine», ajoute-t-il. Pour le patron de la laiterie, les blocages auxquels il fait face sont dus au fait que son entreprise applique à la lettre le processus d’enregistrement des quantités fournies par les éleveurs. «Nous voulons travailler dans la transparence, mais cela n’arrangent pas les affaires de certains groupes d’intérêt. La filière lait est minée par les pratiques frauduleuses.

C’est au niveau de la DSA que tout bloque, c’est en tout cas ce que nous percevons à Annaba. Il faut que la DSA joue son rôle de contrôle et de régulation. Plusieurs responsables de laiteries et des fonctionnaires des services agricoles ont été poursuivis en justice à cause de leur gestion des primes destinées à la production de lait cru», constate-t-il.
Le préjudice pour le Trésor public et pour l’économie sont énormes : détournement de fonds publics, encouragement de la vente de lait cru dans les réseaux informels et augmentation de la facture d’importation de poudre de lait. «L’objectif essentiel est d’économiser des devises en encourageant la production nationale, mais nous sommes loin de l’atteindre». N’ayant plus accès au lait cru algérien, Hlib Bledi est tenue de recourir à l’importation de poudre de lait.

Blocages
Pourtant, Mahdi Derrouiche s’attelle à trouver des solutions pour s’approvisionner en lait cru algérien. Pour pallier le manque de matière première, il a signé un partenariat avec des éleveurs de la wilaya de Souk Ahras. «Nous avons donc décidé d’y créer un centre de collecte et envisageons d’installer un dispositif semblable dans la wilaya d’El Tarf». En parallèle, il s’est lancé dans un nouveau challenge dans le but de gagner en autonomie : produire son propre lait cru. «Nous avons récemment acquis des parts dans une ferme afin de développer la production de lait cru. C’est un partenariat 50/50, notre Groupe se charge de la restructuration et la modernisation de la ferme. L’avantage pour cette première expérience c’est que l’infrastructure et l’eau existent. C’est un projet important qui s’étend sur 12 hectares, dont une partie couverte, pour accueillir une centaine de vaches laitières. Pour la première phase, l’investissement est de 14 millions de dinars. Nous comptons augmenter le nombre de bêtes très rapidement. Mais à notre grand étonnement, au moment de déposer le dossier pour l’obtention de la carte d’éleveur, les fonctionnaires de la DSA ont déclaré que nous n’y avons pas droit car la ferme n’est pas encore en exploitation. Cette carte est nécessaire pour lancer le projet d’investissement puisqu’elle fait office de registre du commerce. Nous avons écrit plusieurs correspondances à la DSA d’Annaba mais elles sont restées lettre morte», affirme le président du Groupe Derrouiche qui estime que c’est une autre tentative de bloquer ses activités. Mahdi Derrouiche en est arrivé à croire à un acharnement de la part de certaines parties. Il cite également le rejet de l’administration de son dossier pour l’accès à la poudre de lait subventionnée, matière première qui permet la production de lait en sachet, vendu à 25 dinars. «Nous avons formulé des demandes à deux reprises, mais n’avons eu aucune réponse. A la DSA on m’a fait comprendre que le fait que je produise du sachet de lait subventionné pourrait gêner quelques groupes d’intérêt». Membre de la Confédération générale des entreprises algériennes, Mahdi Derrouiche a décidé de saisir l’organisation patronale afin d’obtenir son appui. «Il est important que les chefs d’entreprises soient unis pour faire face aux blocages bureaucratiques. Parfois je me dis qu’il faut être fou pour investir en Algérie. C’est un véritable combat au quotidien. Mais nous tenons bon, il est essentiel d’aller au bout. Tout ce que nous subissons démontre qu’il n’y a pas de volonté de diminuer l’importation de poudre de lait», martèle Mahdi Derrouiche. En attendant le déblocage de la situation, il pense à alimenter son usine en lait à partir de la Tunisie, pays autosuffisant et qui est même en surproduction en lait cru. «Nous réfléchissons à la possibilité d’importer du lait congelé afin de régler la problématique du transport», assure-t-il. Le recours à cette solution temporaire prouve à elle seule l’échec de la stratégie de développement de la filière lait.

M. M.

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