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jeudi 6 octobre 2022

Livre/«La pieuvre» de Salima Mimoune: Une auscultation sans complaisance de la société

C’est à une plongée dans les méandres de la société algérienne, dans ce qu’elle a d’ouvert et de valeureux mais aussi et surtout dans ce qu’elle couve de sournois et de rétrograde, que Salima Mimoune invite le lecteur à travers son roman «La pieuvre», récemment paru chez «Les presses du Chélif».

Par Nadjib Stambouli

Toutes les contradictions qui minent, traversent et s’entrechoquent dans un village algérien est rendu au fil des pages par le biais de personnages qui compriment tous les antagonismes dans leur comportement, ici agressif et violent s’attaquant à la pureté et l’innocence, là protecteur de cette même innocence. Par touches successives l’autrice brosse sans complaisance le tableau du village à l’orée de la décennie noire, annonçant ses prémices tragiques mais aussi les tentatives de résistance. La monture de la chevauchée dans ce chemin plutôt escarpé et parsemé d’embûches, celles des forces obscurantistes mais aussi celles des foyers de combativité lovés dans des caractères qui refusent l’abdication. Yousra, jeune lycéenne est de cette catégorie et le lecteur la suit dans son idylle avec Yanis, jeune émigré désemparé dans son nouveau milieu, qui ne trouve que l’amour comme port d’attache au pays des ancêtres. Les troupes locales de l’archaïsme se mobilisent contre tout ce qui porte la beauté, l’espoir, l’épanouissement, en un mot la vie, et l’amour qui cimente l’union entre Yousra et Yanis est la cible privilégiée des attaques opposant par la violence les idées, mais aussi les actes, rétrogrades contre le pacifisme du jeune couple qui se refuse à abdiquer. Une palette de personnages est brossée avec réalisme, dans laquelle on retrouve le père de Yousra, ses sœurs, elles-mêmes ramassant en leur sein les divisions du village, donc de la société, ainsi que des acteurs de la vie locale comme, entre autres, Hedda la moudjahida porteuse d’espoir et de résistance qui se déplace à moto sous son béret, ou encore le professeur d’histoire, un concentré de vice qui use de tous les moyens, mais en vain, pour assouvir ses bas instincts, bas dans tous les sens du terme. Le choix porté sur le lycée est judicieux en ce que cet espace, objet de tous les enjeux, enveloppe les pulsions contraires qui irriguent la société algérienne et s’y affrontent, avec des symboles humains des cadenas moraux sur un camp, à l’instar de l’enseignant d’histoire et sur l’autre, les emblèmes vivants de l’ouverture d’esprit, représentée par un autre professeur, Bachir, qui incarne, pas impunément (on le découvrira à un moment sensible du récit), à la fois la sagesse et la culture. L’écriture est vivante et alerte, même si l’on peut reprocher à la trame d’être parfois brouillonne, tout comme on peut regretter, outre les gênantes erreurs de typographie, un côté démonstratif, trop didactique, à la limite du prêchi-prêcha, s’éloignant du roman, lieu d’allusions, au profit du message politique, très respectable… quand il est loin du champ littéraire. En dépit de ces points négatifs, qu’il fallait relever par respect de l’œuvre, de l’écrivaine et des lecteurs, «La pieuvre» recèle un charme particulier dans lequel nombre de lectrices et de lecteurs retrouveront leur propre image, à peine déformée par les impératifs de la narration romanesque. Notons au passage une belle couverture signée Abla Rehoudja, un dessin à la fois figuratif et… suggestif.
«La pieuvre», dont on devine au fil du livre la multiplicité des tentacules et la férocité collante des ventouses, est au fil des lignes irradiée par la spontanéité, mais aussi par le courage de dire, notamment la scène d’approche de l’enseignant et de son élève, qui confèrent à l’œuvre une valeur de témoignage sur une époque de maturation de l’intégrisme, avant qu’il ne se mette à s’exprimer avec la violence que l’on sait. Une période inscrite dans le passé dans le calendrier, mais dont on n’est pas sûr qu’elle soit révolue, les ingrédients du fondamentalisme religieux étant toujours là, ancrés au fin fond des mœurs et des pratiques sociales.
N. S.

«La pieuvre», roman de Salima Mimoune, 149 pages, édité par «Les presses du Chélif»

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