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jeudi 30 juin 2022

Hassen Chaouch, manager du bureau d’architecture ICAR: «La crise et la bureaucratie nous empêchent de prendre notre envol»

Manager d’un groupe spécialisé dans les études et la réalisation basé à Oran, Hassen Chaouch a réussi à imposer sa touche dans le domaine du BTPH. Son envol a cependant été freiné par la crise économique et la pandémie de Covid-19. Pour ce quadra ambitieux, cette double crise peut être dépassée grâce à la levée des contraintes bureaucratiques qui paralysent ce secteur.

Par Mehdi Mourad

Le secteur du bâtiment et des travaux publics est impacté de plein fouet par la crise économique et la pandémie de Covid-19. Une situation qui touche tous les opérateurs, à commencer par les architectes et les ingénieurs. Hassan Chaouch, 42 ans, manager d’ICAR, un bureau d’études d’architecture basé à Oran avec des bureaux à Alger et dans le sud du pays, avoue être confronté à «une série de problèmes inédits».
«La pandémie a paralysé nos activités durant plusieurs semaines à cause du confinement. Certaines de nos activités ont pu se poursuivre à distance, mais dans l’ensemble il a été très compliqué de trouver des solutions. Le transport de nos ingénieurs sur les chantiers a été très complexe à gérer à cause de l’interdiction de circulation des minibus pour éviter la propagation du coronavirus. Nous avons donc dû louer des véhicules pour les déplacements. Cette action a eu un impact sur notre trésorerie», explique-t-il. La question du maintien des salaires des employés restés inactifs a été, selon lui, le dossier le plus épineux auquel son entreprise a été confrontée. «Les chefs d’entreprise se sont retrouvés seuls face à cette problématique». «L’objectif d’un patron est de maintenir les emplois, pas de mettre fin à une relation de travail, surtout dans un contexte aussi difficile. A mon avis, de nombreux emplois auraient pu être sauvegardés si les autorités avaient mis en place un plan de soutien efficace des entreprises. Je ne doute pas de la volonté des pouvoirs publics, mais ce qui est incompréhensible, c’est que les engagements du président de la République pour aider les entreprises n’ont pas été traduits sur le terrain», regrette le manager d’ICAR.

«Les sociétés étouffent»
Hassen Chaouch est un acteur reconnu dans le monde du BTPH puisqu’en plus du bureau qui compte aujourd’hui 70 architectes, il a créé 3C, une entreprise familiale de construction ainsi que Buildal, une société en partenariat avec un groupe étranger, s’associe pour la constitution d’une entreprise qui a notamment réalisé le complexe de production de textile de Relizane ainsi que des infrastructures dans le domaine de l’énergie. Ces deux entreprises sont actuellement gelées, frappées de plein fouet par la crise économique. Vice-président de la Confédération générale des entreprises algériennes et président de la CGEA Oran, il connaît parfaitement la situation des entreprises et l’ensemble des problèmes auxquels elles sont confrontées. «La crise et la bureaucratie nous empêchent de prendre notre envol. Tous les opérateurs se plaignent de la pression du fisc et des caisses de sécurité sociale. A cela s’ajoute le retard dans le traitement des créances publiques et les blocages pour obtenir des crédits bancaires. Les sociétés sont prises en étau, elles étouffent et finissent pas disparaître», lance M. Chaouch. Il précise qu’en une année, la région d’Oran a perdu une centaine d’entreprises et des milliers d’emplois dans différents secteurs d’activités. «Le BTPH a été touché de plein fouet, et par effet cascade cela impacte tout le secteur, les études, la réalisation et même certaines activités de production d’équipements. Un exemple : la construction d’immeubles promotionnels et d’hôtels est à l’arrêt, les producteurs de meubles, de portes et de cuisines sont bloqués. Cette crise a également un effet immédiat sur certains métiers comme les électriciens, les menuisiers ou encore les plombiers. C’est toute la chaîne de valeurs et des métiers qui est à l’arrêt».

Opacité
Mais pour M. Chaouch, la bureaucratie reste le principal obstacle qui se dresse face aux entreprises. «Par le passé, les pratiques bureaucratiques étaient un frein au développement. Aujourd’hui, elles empêchent le pays de sortir de la crise», insiste-t-il. M. Chaouch n’hésite pas à citer des exemples concrets de son quotidien de chef d’entreprise. «Les bureaux d’études sont confrontés à des pratiques qui sont totalement contraires à
l’éthique et à la réglementation. A commencer par le processus de sélection des bureaux d’études pour les marchés publics. Depuis quelque temps, nous assistons à un refus de certaines administrations d’afficher les projets des lauréats des avis d’appel d’offres (les concours d’architecture, étude et suivi) sous prétexte que la commission n’a pas le droit de le faire. Ce qui reste contradictoire à la règlementation. Cette pratique provoque nécessairement de la suspicion, alors que la loi sur les marchés publics a été faite pour garantir une réelle transparence», souligne M. Chaouch. «Durant l’année 2020, ICAR a soumissionné à 220 appels d’offres, mais nous avons remporté moins de
2 %». Le jeune manager souligne l’inutilité de déposer des recours. «Toute requête est rejetée avec la mention ‘’la commission des marchés est souveraine’’», indique-t-il. Autre problématique : le recours abusif des rabais par certains bureaux d’études, notamment étatiques. «La réglementation interdit les rabais, mais cette mesure est presque devenue une norme. Un bureau d’études est arrivé à octroyer un rabais de 91 % sur un projet. C’est de la concurrence déloyale. Cette pratique va finir par créer des situations très complexes car les bureaux d’études qui y ont recours font en sorte de limiter le nombre d’ingénieurs sur chantier pour assurer les opérations de suivi», ajoute M. Chaouch. Il met également en avant l’impact de l’inflation sur les entreprises. Certaines se retrouvent à travailler à perte, là encore, sans moyen de protection ni de recours. En effet, une disposition inscrite dans les cahiers des charges interdit aux opérateurs de procéder à une actualisation des prix. «Depuis deux ans, nous sommes confrontés à des avis d’appels d’offres avec des clauses non actualisables et non révisables. Ce n’est pas normal, même si c’est fait dans l’objectif de minimiser l’impact de la crise. Sauf que cet impact, c’est nous qui le ressentons à cause de l’inflation qui dépasse les 30 %», note l’architecte, précisant que cette disposition est contraire à l’article 100 du code des marchés publics. Selon lui, les entreprises se retrouvent dans une impasse car si elles refusent de réaliser le marché en question elles encourent le risque d’être blacklistées et de ne plus pouvoir soumissionner.

Plan de sauvetage
Pour le vice-président de la CGEA, l’environnement économique actuel est loin d’être favorable pour les entreprises locales, contrairement aux opérateurs étrangers qui continuent de faire de bonnes affaires en Algérie, notamment dans le secteur du BTPH. «Nous sommes l’économie. Si les entreprises algériennes s’effondrent, c’est tout le pays qui s’effondre. Il faut un plan de sauvetage urgent qui doit passer par des mesures politiques. Voyez le cas de la Turquie. L’Etat a eu recours à l’endettement pour soutenir les entreprises. Le véritable challenge, c’est de mettre les Algériens au travail et les encourager à créer de la richesse. Pour cela, les autorités devront s’appuyer sur les entreprises locales». Enfant de Bel-Air, quartier populaire d’Oran, Hassan Chaouch affirme être fier de sa réussite. «Cette fierté je la revendique car elle est le fruit du soutien que m’ont apporté mes parents. Mais j’aurai pu faire beaucoup plus.
La logique aurait voulu qu’ICAR prenne actuellement des marchés à l’international. Mes équipes ont la compétence nécessaire pour travailler à l’étranger puisqu’elles ont déjà travaillé en sous-traitance avec des bureaux d’études étrangers sur des projets au Maroc». Pour Hassen, la solution consiste à ouvrir le secteur BTPH et à instaurer des procédés qui garantissent des règles saines en matière de concurrence.
M. M.

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