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lundi 26 septembre 2022

Hassan Khelifati, patron de Alliance Assurances au «Jour d’Algérie» : «Certains s’évertuent à écarter le privé de tous les marchés publics»

Dans l’entretien qu’il nous a accordé, Hassan Khelifati, patron de Alliance Assurances, cet assureur privé qui a gagné la confiance du marché où il active depuis 15 ans déjà, évoque toutes les contraintes liées au secteur, malmené par des pratiques qui ne rassurent guère. Discrimination public-privé, dumping, primes minorées etc. Mais comme il tient à le souligner, le défi doit être relevé pour «nous battre malgré tout» et ce, même si la pandémie est venue compliquer la donne. Si Alliance a réussi à se couvrir contre tant de risques, il n’est pas forcément dit que le marché soit toujours favorable à l’innovation et au développement. Sauf si le rôle du privé en tant qu’acteur plein est définitivement compris. Khelifati nous fait le point. Il rassure néanmoins…

Entretien réalisé par Karim Alem

Le Jour d’Algérie : Monsieur Khelifati, peut-on connaître concrètement l’étendue des dégâts éventuels ou l’impact direct de la pandémie sur le secteur des assurances en Algérie et de votre compagnie en particulier ?
Khelifati : De manière générale et dans le monde, le secteur des assurances a subi les contrecoups du ralentissement économique qui a touché tous les pays et toutes les activités. D’ailleurs, il a fallu que les USA injectent pas moins de 1 900 milliards de dollars pour essayer de contenir les effets et de relancer leur machine. En Algérie, il faut dire que nous avons un marché spécifique parce que les reformes n’ont pas encore été accomplies et il reste beaucoup à faire. Nous ne sommes pas encore dans un marché très rationnel. Cela dit, nous avons globalement enregistré un recul de 6 % sur le chiffre d’affaires et heureusement que c’est moins important que ce qui était attendu. Le choc a été amorti, car en septembre 2020 il y a eu renouvellement des contrats d’assurance de Sonatrach, Sonelgaz et Air Algérie et d’un côté les réassureurs mondiaux ont augmenté leurs tarifs. Ce qui a donc impacté le chiffre d’affaires global sur le marché local. De fait, on se retrouve avec les grandes compagnies qui ont moins subi le choc que leurs consœurs du privé. Il fait savoir que les assureurs privés ont connu un recul moyen entre 8 et 15 % et même jusqu’à 25 % pour certaines.

En chiffres, qu’est-ce que cela représente ?
Sur 2020, le chiffre d’affaires global est passé de 146 milliards de dinars à 138 milliards de dinars, soit 5 % de baisse. Sur la branche des dommages, on passe de 132 milliards à 126 milliards de dinars. Et sur la branche assurance des personnes, on est passé de 13,5 milliards à 12 milliards de dinars. Les assurances voyage ont reculé de 72 % en 2020 pour cause de Covid et fermeture des frontières, absence des visas etc. La problématique qui mérite d’être signalée est liée à l’augmentation des créances. Plus de 55 milliards à 60 milliards de dinars à la fin de l’année sont détenues essentiellement sur les entreprises. Ce sont des créances qui ne devraient pas exister en principe, car elles sont nées d’une incohérence du marché. On a défié la logique du principe d’assurance qui repose sur le «no pay no cover». Si vous ne payez pas vous n’êtes pas couvert et c’est un principe universel. Sauf qu’en Algérie, cette règle n’a pas été respectée à la lettre du fait d’une mauvaise interprétation réglementaire. Ils ont créé une sorte de formule exploitée en brèche. La fameuse «sauf convention contraire» qui a été utilisée par les entreprises comme une arme concurrentielle et qui tend à inciter les compagnies d’assurance à donner non seulement des crédits (difficilement recouvrables) mais en plus cela a déstabilisé les comptes de tout le secteur.

En clair, vous voulez dire que certains ont accordé des assurances à crédit ?
Exact. La loi sur les assurances dans son article 17 stipulait que l’effet d’un contrat dd’assurance entre en vigueur 24h après le paiement de la prime. Et on a rajouté après la virgule, la mention de «sauf convention contraire». Or, pour le législateur le «sauf convention contraire» concerne l’effet. Mais les assureurs ont exploité cela pour multiplier leur business et accroître leur chiffre d’affaires. Ils ont interprété cette mention comme un outil susceptible de leur permettre d’accorder une sorte d’assurance à crédit. Et au sens du principe d’assurance, cela est une aberration. C’est anormal. Pourtant la commission de supervision a clairement expliqué cet article en novembre 2020. Et il a été réaffirmé que le non-paiement de la prime annule tous les effets du contrat. Mais la justice ne l’entend pas ainsi. Face aux litiges sur les sinistres, elle vous ordonne de payer
d’abord et d’engager ensuite une autre procédure pour recouvrer vos créances. Ce qui n’est ni juste ni logique. Cet état de fait a conduit, au jour d’aujourd’hui, à l’explosion du niveau des créances dans ce secteur. Il est de 60 milliards de dinars, soit 50 % du chiffre d’affaires du secteur et ce, pour l’année 2020. Cela accentue la concurrence déloyale, car tout le monde se met à courir derrière le chiffre d’affaires en faisant fi des règles liées au cumul potentiel des créances. Résultat des courses : on se retrouve face à des barrages de tarifs, du dumping et du sous-provisionnement.

Et le rôle de l’autorité de marché ?
Il y a 70 à 75 % du secteur public et 25 % privé sur le marché et malheureusement les intérêts des uns et des autres divergent. Nous essayons de nous battre pour imposer une certaine rationalité. Ce n’est pas facile. Néanmoins, on a réussi à faire signer le protocole d’accord pour limiter le recours aux remises. Et encore il est difficile à faire appliquer.

Revenons sur le cas de votre compagnie. Répercussions de la covid sur votre élan ?
Sur 2020, Alliance Assurances a eu un recul de 8 % sur le chiffre d’affaires. On a perdu 500 millions de dinars sur le chiffre d’affaires. L’impact de la Covid a été gros au début de la pandémie avec le confinement. La branche qui a le plus souffert c’est l’automobile qui a eu un recul de 400 millions de dinars et on a payé 380 millions de dinars au titre de la collecte de la taxe sur la pollution pour le compte de l’Etat. Il faut savoir que beaucoup de nos clients ont préféré diminuer leur consommation pour payer cette taxe. Des entreprises ont également baissé leurs recours aux assurances en raison de problèmes de trésorerie liés à la Covid. Elles ont réduit considérablement leur couverture assurance. Même les particuliers ont opté pour une révision de leur mode d’assurance. Ils ont préféré s’assurer au minimum requis via la moins chère des couvertures en abandonnant la formule «tous risques». En 2019 et 2020 aussi, on a dû faire face à des contraintes liées à la perte de marchés publics du fait d’une certaine discrimination public-privé qui nous est opposée. Les managers publics, par peur ou par solidarité maladroite, font tout pour éliminer les assureurs privés. Pourtant la loi est claire et la volonté politique a été affichée et réaffirmée pour abolir la discrimination économique. Vous savez, on a remporté des contrats après appels d’offres et ensuite on nous les a annulés juste parce que nous sommes assurance privée. C’est le cas que l’on a vécu avec l’APC d’Oran, ou encore avec l’OPGI Annaba qui exige de notre client de prendre plutôt un assureur public sans penser au préjudice que cela nous cause. De plus, notre client est une entreprise chinoise qui nous a fait confiance. Il a fallu que l’OPGI Annaba lui dicte de choisir un assureur public. De telles pratiques subsistent encore. Les banques publiques aussi font dans la même démarche en demandant à leur clientèle de prendre exclusivement des assureurs publics sous peine de rejet de dossier. Voila ce à quoi on fait face aussi. Quand la banque publique refuse de considérer les avenants de subrogation souscrits par les assureurs privés, il faut dire qu’il y a là un sérieux problème. Pourtant, ce sont de petites affaires. Nous n’avons pas demandé à prendre le marché de Sonatrach ou de Sonelgaz. Le privé algérien est en train d’être éliminé presque de tous les marchés publics.

Et comment faites-vous pour faire fructifier vos capitaux ?
Justement, en l’absence d’une véritable bourse et d’un marché financier dynamique, le problème se pose. Pourtant à l’époque nous avons fait confiance et avons tenté de contribuer à donner du souffle à la Bourse en y inscrivant Alliance sur ce marché. Mais cela ne nous a rien rapporté. 10 ans après nous en sommes au même stade au niveau de la Bourse. Pourtant, il y a eu un bon niveau de souscriptions.

Sincèrement, dans ce contexte difficile et un environnement aussi complexe, peut-on dire que le risque de faillite existe pour les assureurs privés ?
Oui malheureusement. Ce risque existe du fait de beaucoup de facteurs. Un environnement qui maintient une discrimination malgré une loi qui met public- privé sur un pied d’égalité. En plus, comment travailler avec autant de paradoxes où le coût du sinistre augmente alors que la prime baisse ? Le phénomène est tel que la prime moyenne baisse, le nombre de sinistres augmente en stocks et la provision diminue. Il y a une situation de sous-provisionnement utilisée pour équilibrer les comptes. Les autorités ont dénoncé ce fait. Cela explique d’ailleurs pourquoi les délais de règlement ont été rallongés, car on n’a pas assez de primes pour faire face. En plus, la prime est minorée. Le ministre des Finances a récemment ordonné aux assureurs de payer dans un délai de 21 jours tous les sinistres. Espérons que cette mesure sera appliquée. Aujourd’hui on doit se battre pour survivre. Contrairement aux assurances publiques qui peuvent survivre en raison de l’orientation subjective du marché, le privé, lui, fait face à des défis et on a tout fait pour éliminer les assureurs privés des contrats publics. Aujourd’hui beaucoup de privés ont évoqué ce risque de faillite face aux pratiques déloyales.

K. A.

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