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vendredi 14 mai 2021

Groupe industriel Sidi Bendehiba : L’investisseur impassible de la vallée de Mesra

 

Le Groupe industriel Sidi Bendehiba (GISB) est spécialisé dans la production d’équipements et de matériels électriques. Située dans la wilaya de Mostaganem, cette entreprise familiale a développé des produits et des solutions énergétiques qui lui permettent de fournir l’ensemble du marché national et d’aller à la conquête des marchés internationaux. Tournant à 10 % de ses capacités à cause de la crise et des blocages bureaucratiques, le GISB poursuit impassible son programme d’investissements pour augmenter sa gamme et ses capacités de production.

Par Mehdi Mourad

C’est dans la commune de Mesra, au cœur d’une vallée de l’arrière-pays mostaganemois, que s’écrit depuis plus de 40 ans la success-story de la famille Kobibi. Tout a débuté durant les années 1970 grâce à l’abnégation de Djilani Kobibi, électricien installateur en bâtiment. La petite entreprise familiale remporte des marchés dans une Algérie soumise à l’économie dirigée. Les Kobibi père et fils se dirigent très vite vers le commerce d’équipements électriques, activité qui leur permet de renforcer leur présence dans ce secteur. Précurseurs, ces entrepreneurs réalisent leur première opération d’importation de câbles en 1989. «Les opérations se sont multipliées à la faveur de l’entrée de l’Algérie dans l’économie de marché. Mais la famille a vite compris l’importance d’aller vers la production industrielle. Dès 1992, les Kobibi lance leur première unité de transformation de plastique. Le processus d’industrialisation a mis une quinzaine d’années à prendre pour aboutir, en 2007, à la création de la première unité de fabrication de matériel électrique, le métier d’origine des Kobibi», explique Charef Kassous, manager du Groupe industriel Sidi Bendehiba. En 2007, l’entreprise familiale se lance dans la production de câbles en cuivre et en aluminium dans un contexte très particulier. «C’était le premier projet industriel privé algérien dans ce secteur stratégique. A l’époque, l’Entreprise nationale des industries du câble (Enicab), située à Biskra, avait été rachetée par un grand groupe américain, l’entreprise publique Cabel de Gué-de-Constantine reprise par un consortium franco-libanais et à AïnDefla c’est un opérateur d’origine égyptienne qui a installé une usine de production. Il n’y avait plus aucun algérien dans le domaine de la fabrication d’équipement électrique», assure Charef Kassous.

Concurrence déloyale
La force de l’entreprise de Mesra est de fabriquer des câbles et matériels électriques à base de cuivre et d’aluminium, issus essentiellement du marché national. C’était un avantage sur le process de fabrication des multinationales qui utilisent de la matière première importée. Le paysage industriel des équipements électriques a changé dès 2015 puisqu’une vingtaine d’opérateurs algériens ont lancé des unités. «Ce qui est étonnant, c’est que le résultat de ces investissements massifs n’est pas visible sur le marché. Il est utile de se poser la question suivante : où est la production de ces nouvelles usines ?», s’interroge le manager de la GISB. En réalité, le groupe est confronté à une concurrence qui n’est pas à mettre sur le compte des autres producteurs nationaux. C’est plutôt une concurrence déloyale de la part d’un grand nombre d’importateurs qui rend difficile le placement de ses produits sur le marché national. «Il est étonnant que l’Algérie continue d’importer en devises fortes des équipements et des accessoires fabriqués localement et qui sont de bien meilleure qualité. Mais le mal est également en amont, puisque la matière première que nous utilisons est détournée par des réseaux qui ont mis la main sur les circuits des déchets non-ferreux. Chaque année, de grandes quantités de cuivre et d’aluminium partent vers les pays voisins dans la plus totale illégalité, alors que la règlementation impose leur vente uniquement aux opérateurs disposants d’équipements installés», regrette Charef Kassous.
Pour comprendre l’ampleur des investissements engagés par le Groupe industriel Sidi Bendehiba, il faut visiter ses sites de production. Le complexe, qui s’étend sur plusieurs hectares, est conforme aux normes et aux règles les plus strictes en matière de protection de l’environnement. L’effectif total est d’environ 1 100 employés dont un nombre important de femmes. «90 % des ingénieurs à une moyenne d’âge de 35 ans. Nous avons également une soixantaine de formateurs chinois, égyptiens, syriens, turcs, des suisses, français et allemands», souligne le manager.

Valorisation du cuivre et de l’aluminium locaux
Premier grand investissement du groupe, la Câblerie algérienne, unité de production de câbles, permet de fabriquer une large gamme de produits en fils de cuivre ou d’aluminium. Câbles domestiques, industriels, aériens, câbles moyenne et haute tensions sans halogènes et câbles pour caténaires destinés aux réseaux ferroviaires. Le GISB peut également produire des câbles spécifiques à la demande des clients. Le process de production est parfaitement rôdé. Les fils de cuivre et d’aluminium issus de la récupération sont traités, puis le métal est séparé de la matière plastique. Tout débute par la fonte des métaux dans des fours de grande capacité, puis la matière première est dirigée vers des machines qui forment les câbles de différentes sections. La valorisation des déchets ne s’arrête pas uniquement à la production initiale, elle se poursuit même dans une seconde phase avec les résidus issus de la fonte du cuivre et de l’aluminium. «Nous avons acquis une ligne de transformation du bronze, métal que nous jetions par le passé car c’est un déchet fatal issu de la fabrication du cuivre. Notre usine produit des profilés de bronze qui sont utilisés dans le domaine de la quincaillerie et de la serrurerie. Nous avons décroché des contrats très intéressants pour ce produit semi-fini avec des opérateurs étrangers. Sur ce produit, je peux vous dire que nous sommes 50 % moins cher que les Chinois», note Charef Kassous. Il précise que les profilés de bronze étaient frappés d’une interdiction d’exportation pendant plus de trois années qui a été levée récemment par les autorités.

Restrictions à l’exportation
Les blocages des opérations d’exportation, la direction du GISB y est confrontée depuis plusieurs années. «En 2017, nous avons décidé d’aller vers le marché subsaharien. Nos produits sont compétitifs et répondent aux normes les plus strictes. Nous disposons également de toutes les certifications délivrées par des institutions internationales. Notre première opération était destinée au marché malien, mais je dois dire que ce fut une expérience très complexe. Les conteneurs ont été bloqués par la Douane algérienne à cause d’un arrêté du ministère du Commerce qui date de 2006, imposant un cahier des charges à l’exportation pour les déchets ferreux et non-ferreux. L’administration des douanes avait estimé que notre produit fini à l’état neuf était soumis à cette réglementation. Nous avons eu beaucoup de mal à obtenir ce cahier des charges, et après plusieurs mois nous avons toute de même réussi à honorer notre engagement envers notre client malien», explique notre interlocuteur. Les opérateurs algériens qui tentent de se positionner sur le continent africain sont souvent confrontés à des difficultés dans les pays de leurs clients. Les exportations sont très complexes, notamment en Afrique de l’Ouest, à cause du puissant lobby bancaire marocain qui peut bloquer le rapatriement des fonds vers la banque de l’industriel algérien et le mettre ainsi dans une position complexe envers l’administration et la Banque centrale d’Algérie. «Nous devons faire un travail de fond en Afrique pour pouvoir nous placer. Ce travail doit avant tout être d’ordre culturel car nos frères africains nous connaissent mal. Notre absence a été très longue et nous devons être patients et persévérants pour prendre des parts de marché». Charef Kassous estime que le secteur de l’industrie électrique algérien peut vendre jusqu’à un milliard de dollars de produits par an, et dans l’immédiat sur le marché africain, le continent ayant un déficit en électrification estimé à 70 %. «Cela équivaut à une quarantaine d’années d’activité intense. Si nous développons une véritable stratégie, nous pouvons exporter jusqu’à 10 milliards/an en l’espace de 5 ans». Mais le responsable du Groupe industriel Sidi Bendehiba se montre réaliste : il est plus intéressant d’exporter vers l’Europe et les pays arabes, espaces économiques qui disposent de moyens financiers et avec lesquels l’Algérie a signé des accord de libre-échange, plutôt que vers l’Afrique sub-saharienne. Pour cela, les industriels algériens du secteur de
l’énergie électrique doivent mutualiser leurs forces afin de proposer une large gamme de produits et d’équipements. «Il est impossible de s’engager à l’international avec un mono-produit. Voilà pourquoi nous devons encourager l’émergence de
1 000 complexes industriels de la taille de GISB», se plaît à dire le manager du groupe de Mesra.

Solutions énergétiques intégrées
Cette démarche d’élargissement de la gamme de produits, le Groupe industriel Sidi Bendehiba l’a développée depuis plusieurs années. C’est dans cette optique qu’a été lancée l’unité de fabrication de transformateurs et de cellules de protection sous la marque Astor Energy. Ces équipements sont produits avec un taux d’intégration de 50 %. «Ce taux devrait augmenter ces prochains mois, car nous faisons en sorte d’impliquer des PME dans la fabrication de pièces. Ce sont de petites entreprises qui tournent a leur capacité minimale et qui, pourtant, ont un potentiel important en termes de transformation des rebuts», ajoute Charef Kassous.
La stratégie de développement de GISB se poursuit pour en faire un opérateur de solutions énergétiques intégrées d’envergure internationale avec un taux d’intégration moyenne qui dépasse les 50 %. Le nouveau projet du groupe s’appelle Kast et est destiné à la fabrication de lampes LED et de luminaires.
«C’est un projet ambitieux, car nous produisons actuellement 60 millions de lampes/an. Il faut savoir que le marché algérien est estimé à 50 millions de lampes/ an, le reste sera donc exporté». A terme, Kast aura la capacité de fabriquer 200 millions de lampes/an de différentes tailles et exporter jusqu’à 100 millions de dollars par an. Kast fabrique aussi des projecteurs et des luminaires dont les coques sont fabriquées avec des résidus
d’aluminium issus de la fonte de ce métal lors du processus de production de câbles. «C’est là encore un exemple de valorisation des métaux non-ferreux», insiste Charef Kassous. L’usine Kast est dotée de lignes robotisées qui montent automatiquement tous les éléments des lampes LED, leur assurant ainsi une durée de vie plus longue. Une technologie qui n’existe pas encore en Algérie. Mais voilà, l’extension de Kast est bloquée puisque le groupe attend depuis 2019 la délivrance du permis de construire pour ériger le site de fabrication. Une décision bureaucratique qui retarde l’augmentation des capacités de cette unité, la création de nouveau postes de directs. Surtout que cette extension de capacité est destinée à l’export.

Croissance bridée

Aujourd’hui, les dirigeants du Groupe industriel Sidi Bendehiba assiste au gel de la quasi-totalité des outils de production du complexe. C’est le cas des lignes de fabrication de fil machine en cuivre et aluminium qui tournent à 10 % de leurs capacités.
Il est vrai que le Groupe a été impacté par la crise économique, puisque sa croissance est intiment liée aux activités du BTPH. Ce secteur a connu également un ralentissement à cause de l’effet de la pandémie de Covid-19. Mais le potentiel du marché intérieur et de l’exportation reste très important. «Nous avons l’avantage de fabriquer des produits de qualité et d’être à proximité des marchés européen, arabe et africain. Tous produits confondus, nous avons une capacité de production qui peut atteindre 800 millions de dollar par an. Il suffit que les pouvoirs publics imposent des dispositions pour limiter certaines importations, en usant notamment des barrières non tarifaires et, d’un autre côté, encouragent les exportations d’équipements fabriqués localement», note Charef Kassous. Selon lui, l’Etat doit également imposer des normes et un processus de contrôle des produits importés pour éviter l’entrée sur le marché algérien d’équipements électriques dangereux. Des mesures qui permettront aux investisseurs de la vallée de Mesra de s’engager sur la voie de la croissance et de développer de nouveaux projets.

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