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jeudi 30 juin 2022

Entretien du président de la République à l’hebdomadaire français «Le Point»: «On peut détester Tebboune, mais pas détester son propre pays»

Le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, a accordé une longue interview à l’hebdomadaire français «Le Point», au cours de laquelle il a abordé plusieurs dossiers de l’actualité nationale et internationale.
L’entretien a été réalisé à Alger par nos confrères Kamel Daoud et Adlène Meddi.

Par Meriem Benchaouia

Parlant des prochaines législatives du 12 juin, le président de la République a affirmé qu’il «n’y a pas d’autre issue» et que «tous ceux qui veulent entraîner le pays vers l’aventure sont en train de perdre leur temps». «Je sais qu’il y a un engouement pour ces législatives, notamment chez les jeunes, alors que tout récemment, ils ne s’inscrivaient même pas sur les listes électorales», a-t-il indiqué, précisant que «plus de 50 % de la population a moins de 30 ans en Algérie». «Quand j’étais malade et que les rumeurs enflaient, me donnant même comme décédé, la plupart des Algériens étaient angoissés, même parmi ceux qui n’ont pas voté pour moi ou qui ne m’apprécient pas», a-t-il révélé, expliquant l’attitude des Algériens par le fait qu’«ils veulent que le pays reste sur la voie de la légalité». A une question sur «une bonne partie de l’opposition» qui aurait choisi de «boycotter le scrutin», le chef de l’Etat a rétorqué : «Ce que j’observe à travers tout le pays ne dit pas que les Algériens, dans leur majorité, sont opposés aux élections législatives». Et d’enchaîner : «Vous me dites une bonne partie de l’opposition : combien sont-ils ? Au vu des instruments de mesure dont nous disposons, il s’agit d’une minorité qui se présente comme une majorité grâce à une médiatisation à outrance, notamment outre-mer».

Les Algériens attendent une «reconnaissance totale de tous les crimes commis» par la France
Abdelmadjid Tebboune a affirmé que les Algériens attendaient une «reconnaissance totale de tous les crimes commis par la France coloniale», soulignant que le fait de reconnaître ses crimes est une forme de repentance. «Les Algériens attendent une reconnaissance totale de tous les crimes commis par la France coloniale», a-t-il indiqué, relevant que dans l’histoire de la colonisation, il y a eu «trois étapes douloureuses» pour l’Algérie. Il a cité le «début de la colonisation, avec l’extermination, pendant 40 ans, de tribus entières, des villages entiers décimés et les enfumades. Ensuite, il y a eu la période de la spoliation, quand les terres étaient confisquées aux Algériens pour être distribuées à des Européens». Il a également cité «l’horreur du 8 mai 1945 avec 45 000 morts, et enfin la guerre de Libération, quand les Algériens ont pris les armes pour libérer leur pays». Le Président Tebboune a fait remarquer que «tout cela ne concerne pas la génération du Président Macron, ni celle de certains intellectuels français, qui sont irréprochables», relevant, toutefois, que «reconnaître ces faits est important». Il s’est ainsi demandé «pourquoi tient-on à la reconnaissance de ce qu’ont subi les Arméniens, les juifs, et ignore-t-on ce qui s’est passé en
Algérie ?». Enchaînant sur le rapport Benjamin Stora sur la colonisation, le président de la République a tenu à préciser que «Stora est un historien qui n’a jamais été dans l’excès» et a été «toujours proche de la vérité», précisant qu’«il a rédigé un rapport destiné à son Président, mais qui ne nous est pas adressé». A une question sur son insistance sur «la reconnaissance plutôt que la repentance», le Président Tebboune a répondu : «Reconnaître, c’est une forme de repentance».

«Le seul Hirak auquel je crois est le Hirak authentique et béni»
Evoquant le Hirak, le président de la République a affirmé ne croire qu’au Hirak «authentique et béni» ayant ignoré «le chant des sirènes» qui le poussait à aller vers une période transitoire. «Je n’utilise plus ce mot (Hirak) parce que les choses ont changé», a soutenu d’emblée le Président Tebboune. «Le seul Hirak auquel je crois est le Hirak authentique et béni qui a spontanément rassemblé des millions d’Algériens dans la rue. Ce Hirak-là a choisi la voie de la raison en allant à l’élection présidentielle (12 décembre 2019)», a expliqué le chef de l’Etat. Il s’est, en outre, dit «étonné» de voir un démocrate «rejeter» les urnes et «prôner» la désignation. Questionné sur le classement par l’Algérie de Rachad et du MAK (Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie) comme mouvements terroristes, le Président Tebboune a indiqué qu’«ils se sont eux-mêmes déclarés tels». «Rachad a commencé à mobiliser tous azimuts, à donner des instructions pour affronter les services de sécurité et l’armée. Le MAK a tenté d’agir avec des voitures piégées. Face aux appels à la violence, la patience a des limites», a-t-il martelé.

Réforme des subventions : une réflexion nationale sera entamée après les législatives et les locales
Une réflexion nationale sur la réforme des subventions étatiques, incluant notamment les syndicats, le Cnese et les élus, sera entamée après les élections législatives et locales, a indiqué le président, assurant que l’Algérie restera un «Etat social pour toujours». «Le projet est en cours d’élaboration, j’attends
l’élection des Assemblées – Parlement et assemblées locales – pour entamer une réflexion nationale, notamment avec les syndicats, le Conseil national économique et social et environnemental et les élus», a-t-il avancé. Il a tenu, dans ce cadre, a réitérer l’attachement du pays à préserver ses acquis sociaux, consacrés dans la déclaration du 1er novembre 1954. «L’Algérie sera un Etat social ad vitam aeternam, parce que c’est une exigence de ceux qui se sont sacrifiés pour ce pays. La déclaration du 1er novembre 1954 préconisait la création d’un Etat démocratique et social. Tel était le vœu de nos martyrs», a-t-il assuré.

«Je lutterai contre la bureaucratie avec toute mon énergie»
Abdelmadjid Tebboune a assuré qu’il allait continuer à lutter contre la bureaucratie avec toute son énergie. «La situation (du climat des affaires NDLR) n’est pas aussi catastrophique. Il y a des problèmes, des difficultés, peut-être aussi des blocages à cause de la bureaucratie, contre laquelle je lutterai avec toute mon énergie», a-t-il déclaré. «Je l’ai dit aux hommes d’affaires et aux start-up : la bureaucratie est notre ennemi commun. Pour le reste, les gens continuent à travailler et à investir, le pays n’est pas à l’arrêt», a-t-il soutenu. Il a tout de même reconnu que «nous avons une économie sous-développée et désarticulée, tournée vers l’importation, sans aucun échange intersectoriel» et contre laquelle «des voix s’élèvent pour dénoncer les blocages dans l’administration, des responsables qui ont peur d’assumer des décisions, une fiscalité qui encourage l’informel, des banques méfiantes…».

«Je ne pense pas au deuxième mandat»
Interrogé sur un éventuel autre mandat présidentiel, il a indiqué qu’il n’y pense pas et que sa mission et de remettre sur pied le pays. «Très honnêtement, je n’y pense pas. Ma mission est de remettre sur pied mon pays, lutter contre les passe-droits, reconstruire les institutions et faire que la République appartienne à tout le monde. Un autre mandat ? Je ne sais pas. On n’est qu’au début de mon mandat», a-t-il ajouté. Sur un autre plan, le président de la République a indiqué que l’Algérie est un pays «facile à vivre» et que «notre culture de la solidarité est exceptionnelle, on l’a vu pendant la crise sanitaire : les citoyens ont multiplié les initiatives pour s’entraider». Il a rappelé que la santé et l’éducation en Algérie sont «gratuites» et «comparativement aux pays voisins, nous avons eu peu de candidats dans les rangs du groupe Etat islamique et nous comptons moins de harraga, selon les statistiques des centres de rétention en Espagne et en Italie». «On peut être heureux, mais il faut avoir le courage de voir son pays autrement. On peut détester Tebboune, mais pas détester son propre pays», conclut le président de la République.

L’Algérie ne laissera jamais le nord du Mali devenir un sanctuaire pour les terroristes
L’Algérie ne laissera jamais le nord du Mali devenir un sanctuaire pour les terroristes, ni permettra une partition du pays, a-t-il affirmé. «Pour régler le problème au nord du pays, il faut y redéployer l’Etat. Via les accords d’Alger, nous sommes là pour aider Bamako, ce que nous faisons déjà avec la formation des militaires maliens», a-t-il expliqué, évoquant l’accord de paix et de réconciliation au Mali signé en 2015 entre les autorités maliennes et la coordination des mouvements de l’Azawad. Interrogé au sujet de l’éventualité d’une intervention militaire algérienne au Mali, le Président Tebboune a répondu que la Constitution algérienne autorisait désormais ce type d’intervention ajoutant, néanmoins, que «la solution n’est pas là». «En Afrique et dans le monde arabe nous sommes leaders contre la lutte antiterroriste. Cette expérience a bénéficié à tous les pays occidentaux, y compris les Etats-Unis. Nous avons fait éviter des tragédies à la France, à la Belgique et à d’autres. Nous préférons garder cette coopération discrète car il s’agit de sauvegarder des vies humaines en Europe et partout», a souligné le Président.
M. B.

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