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mardi 27 septembre 2022

Djamal Bensaber: Rétrospective d’un titan de l’art dramatique

Djamel Bensaber, figure de Mostaganem, du théâtre et de la culture, vient de nous quitter. Ici, un hommage relatant le vivier dans lequel il a éclos puis il s’est épanoui.

Par Mansour Benchehida

Non loin de la place «Souika» et au début de la rue El Maksar, on peut voir d’un côté une école coranique tenue par Si Aoued, un monsieur chenu avec une jambe de bois et une voix aiguë qui terrorisait ses élèves, et de l’autre côté une petite maison veillotte mais solide, avec des murs épais et une porte rafistolée ouvrant sur une minuscule cour avec des chambres au style mauresque mal copié.
Elle avait appartenu à M. Benhamou que tout le monde appelait Cheikh Sica, car il était violoniste virtuose et faisait partie du gotha de la musique citadine populaire, le chaabi. Dans cette modeste maison, proprette et bien tenue, est né Bensaber Abed Djamel le 4 janvier 1941, dans la rue 28 et au numéro 260. Son père, Mostéfa, un farouche paysan des Souabria de la fraction des Hachems, tenait une échoppe minuscule à côté de Sidi Maamar et de hamam Bekornine, à quelques encablures en remontant la rue en pente du domicile familial. Dans le quartier, on ne cherchait pas à connaître les noms des voisins familiers. On utilisait leurs surnoms ou sobriquets. Donc ses amis de tout le temps c’était Bachir King Kong, Hadj Tarzan, Touati Tété ou Saada Messadi. Quant à lui , tout petit, on l’appelait Tom Pouce. Bien plus tard, il sera scolarisé à la mythique école Jean-Maire, actuellement Mehdi-Benkhedda. Parmi ses camarades d’école, il n’a jamais oublié Bachali Allel. Un garçon qui l’a fortement impressionné. N’ayant qu’un bras suite à un accident d’enfance, il brillait- par une intelligence et un dynamisme extraordinaires. A l’école, Djamel affronte le Certificat d’études primaires en même temps que son camarade adulé. Le candidat Allel Bachali décrocha, en même temps, un Prix spécial de dessin créé pour lui par une commission d’examinateurs subjugués. Djamel se rappelle de la rigueur et de la volonté de les faire réussir des Cheikhs Mestfaoui, Amor ou Cherik dit Zouaoui, des hommes de conviction. Djamel réussit l’examen de 6e et fut admis au lycée René-Basset. Il y sera élève jusqu’en 3e, il avait changé de lieu, de fréquentations et de style de vie. Finalement, il cesse l’école en 1959. Son frère Abdallah lui achète un appareil photo Rolleiflex qui l’éveilla à l’art, dès lors ses intérêts s’ouvrirent à la photo. Son premier travail se déroule pendant toute une année au centre de rééducation de Sayada. Avec son premier argent, il achète une moto chez Bouzid Mezadja, puis poussé par ce dernier, adhère à Saidia. Mais il fit plusieurs petits métiers, devient apprenti chez Kourdoughli Zoubir, un électricien du quartier. Son ami de chaque instant était Ould Aissa Mokhtar. Et c’est Bouras Menouer, un ami et un voisin, qui l’initia au cinéma qui va plus tard tellement compter dans sa vie. Son frère Hmida, l’emmena chez les scouts. Le minuscule local qu’ils occupaient à Souiqa était une ruche d’activités nationalistes où le jeune homme se formait à l’exemple. Malgré diverses activités dans l’enseignement, Djamel n’arrivait pas à tourner la page de son penchant pour le théâtre. Il était habité par l’image d’Osmane Fethi et sa manière d’incarner les personnages sur les planches. Fethi était ouvrier boulanger chez Benkedadra, mais fut le déclic profond et subliminal dans la volonté d’être comédien chez le jeune homme. Après un séjour avec toute l’équipe à Saidia, puis au Trou, de plus en plus Djamel s’intègre aux ténors du moment. Prenant son courage à deux mains, il se présente à Kaki et lui avoue son désir de faire partie de la troupe et de rester à Alger, il lui fut répondu : «Notre pays a besoin de gens qui peuvent enseigner, des comédiens, on peut les former rapidement». Donc, dans un premier temps, Djamel resta enseignant à Mostaganem. Mais le jour où la troupe fut appelée à jouer en France, Djamel se présenta devant le directeur de la Jeunesse et des Sports pour demander la permission de représenter le pays à la 1re Semaine culturelle algérienne à Paris. Devant le refus bureaucratique, il eut la détermination de lancer sans hésitation «adieu» à un directeur sidéré par un tel aplomb. Djamel partit définitivement pour le théâtre qui l’habitait depuis toujours. Il fit partie de la fameuse troupe de Kaki qui enflamma les planches et représenta brillamment notre pays fraîchement indépendant. Mais face aux difficultés, les volontés sont vaincues par les responsabilités familiales. Après l’accident de Kaki, en 1970, presque tous rejoignirent l’ITA pour animer une cellule audiovisuelle qui accompagne une didactique en avance de quarante ans sur l’enseignement en ligne, sous la direction de Benabdellah Benzaza. Ils firent des miracles. Djamel fit plusieurs stages à Paris et à Moscou. Il nota tout, observa sans relâche et retint beaucoup. Djamel travailla au sein de l’IATA qui devient l’ITA, de 1971 jusqu’à sa retraite professionnelle en juin 1999. Mais Djamel ne pouvait se passer des planches et de la scène. Il participa avec Berkani Abdelkader comme président à la création de l’association Ichara en 1974. Il en devint la cheville ouvrière et l’âme omniprésente. Avec sa volonté de transmettre et sa fibre d’éducateur, il créa une espèce d’antichambre aux apprentis comédiens, l’Ecole populaire de Ichara. Face aux subventions aléatoires, il fonde la coopérative El Kanky. Puis lance la pratique des Gaadas, moments de partage authentiquement africains. Directeur artistique au FNTA à partir de 1998, il s’efforce d’installer une culture du plan quinquennal d’activités du Festival. Il a été le seul et ne fut jamais ni suivi ni imité, membre de nombreux jurys, président du Festival de théâtre, il en devient commissaire de 2007 à 2011, il lance en 2009 une édition Euro-Méditerranéenne. Tous les témoignages sont unanimes. Bensaber Abed Djamel était une pile d’énergie inépuisable. Par monts et par vaux, il ne s’arrêtait jamais de voyager, de créer, de diriger et d’inventer un théâtre dont les racines évidentes sont le théâtre de Kaki : trouvaille, formation effrénée et permanente, perfectionnisme. Son répertoire est immense : des dizaines de pièces pour enfants, des dizaines pour adultes, des adaptations. Des directions de pièces de son maître Kaki mais aussi de ses compagnons, Belalem, Meddah, Haroun et beaucoup d’autres. Il finit par le théâtre grandiose (son et lumières) et monte quatre épopées qui feront date dans le théâtre algérien. N’oublions pas les courts métrages, les documentaires et même le montage d’une pièce, «Avant théâtre», avec des sourds muets de l’association de Mostaganem.

M. B.

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