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Distribution des trousseaux et primes scolaires

C’est la pagaille !

 

Enquête réalisé

Par Karima Sebai

 

 18/09/07

 

Depuis 2001, une prime scolaire de 2 000 dinars est versée aux familles nécessiteuses ayant des enfants scolarisés. Entre 2000 et 2006, 19 400 000 élèves ont bénéficié de la prime. Le montant global alloué à cette opération s’élève à 38 milliards de dinars. Outre cette forme d’aide, les élèves bénéficient d’un trousseau scolaire ainsi que de la gratuité des livres. Or, ces louables opérations connaissent chaque année des retards dans leur concrétisation. Retards qui se répercutent sur les enfants, les privant de suivre les cours comme leurs camarades. Et sans fournitures scolaires, c’est l’application du programme qui est décalée. Pourquoi une telle situation ?

 

 

L’attribution du trousseau scolaire comme de la prime de 2 000 dinars par élève sont qualifiées «d’opération symbolique» par plusieurs enseignants et parents d’élèves. Les fournitures scolaires coûtent cher et les 2 000 dinars ne «couvrent même pas la moitié des dépenses pour chaque enfant», regrettent des parents nécessiteux, qui estiment, tout de même, qu’ils préfèrent une aide dérisoire que de rien ne percevoir. Mieux que rien !! Mais le plus important, c’est que cette aide est, souvent, octroyée en retard. Une enseignante dans un établissement de Sidi M’hamed témoigne en expliquant que les élèves qui n’ont pas leurs affaires accusent du retard dans l’assimilation des leçons.

Sans pouvoir punir l’enfant, les enseignants trouvent des difficultés pour avancer dans les cours. Et ce retard se répercute sur l’achèvement du programme. Comme c’est le cas au niveau de cet établissement, les parents n’ont pas encore perçu la prime de 2 000 dinars. D’ailleurs, selon la même enseignante, même à quelques jours de la rentrée scolaire, les listes n’ont pas encore étaient  envoyées à l’APC. Ce qui signifie que la prime ne sera probablement  allouée aux parents qu’en début du mois d’octobre, soit après presque un mois de la rentrée. Compréhensifs, les enseignants n’exigent pas des élèves, durant cette période creuse, d’avoir leurs cahiers, surtout qu’elle coïncide avec le mois de ramadhan. Ils essayent d’être compréhensifs en attendant l’arrivée de la prime.

L’enseignante regrette que l’attribution des 2 000 dinars soit bloquée par les pratiques bureaucratiques. Il n’est pas nécessaire, selon elle, de renouveler chaque année l’ensemble du dossier administratif. «Nous avons parlé à maintes reprises de ces contraintes mais aucune solution n’a été trouvée depuis des années». Elle préconise que les responsables chargés de l’opération au niveau du ministère de l’Education terminent les démarches nécessaires un peu plus tôt. Même les enfants concernés par la prime sont frustrés devant leurs camarades et sont obligés de chercher des justificatifs pour expliquer pourquoi ils n’ont pas encore acquis les fournitures scolaires. Même chose pour les livres gratuits, ils doivent être disponibles au niveau des établissements dès la rentrée scolaire, a-t-elle souhaité. Son avis au sujet du trousseau scolaire est partagé, par contre, par plusieurs enseignants.

Ce trousseau ne comprend pas les fournitures dont a besoin un élève d’un CEM, par exemple. «Le trousseau scolaire reste vraiment une opération symbolique puisqu’il ne prend pas en considération les besoins des élèves de chaque palier», déplorent les enseignants.

Pour sa part, l’ Union des associations des parents d’élèves de la wilaya d’Alger a souligné que dans certains cas, «le nombre de nécessiteux dépasse le montant de l’enveloppe dégagée, ce qui prive certains enfants, pourtant nécessiteux, de cette prime». Il est préférable, selon Boualem Mebarki, président de l’Union, qu’au lieu d’octroyer une prime, d’accorder une bourse renouvelable durant toutes les années de scolarité de l’enfant. De cette manière, il sera possible de garantir la destination de la prime et par la même occasion préserver la dignité de l’enfant scolarisé, qui se sent diminué par rapport à ses camarades.

M.Mebarki revient sur les types d’aides, qui sont sous deux formes. Le ministère de la Solidarité offre un trousseau scolaire alors que le ministère de l’Education accorde une prime scolaire d’un montant de 2 000 dinars par élève et des livres à titre gratuit.

L’élaboration des listes des familles bénéficiaires revient aux directeurs d’établissements scolaires en coordination avec les APC et les associations des parents d’élèves relevant de la conscription administrative. Une fois les listes établies, les APC dégagent les enveloppes financières qui sont transmises aux intendants qui se chargent du reste.

Cependant, déplore Boualem Mebarek «le rôle de l’Etat n’est pas de faire de l’aumône mais de garantir le travail et de créer des investissements durables». Car, selon lui, «il ne faut pas habituer les gens à l’assistanat». De leur côté, les associations des parents d’élèves participent aux actions de solidarité à travers les dons offerts par les parents. Quant aux critères arrêtés pour prétendre bénéficier d’une prime scolaire, l’enfant doit être de famille nécessiteuse, c’est-à-dire ayant des parents qui perçoivent un salaire inférieur à 8 000 dinars.

Etonnée, Malika Benselma, membre du bureau de l’Union relève que «ceux qui touchent 8 010 dinars n’ont pas le droit de bénéficier de cette prime». Les autres catégories bénéficiant de l’aide sont les orphelins et les victimes du terrorisme. Ces deux dernières catégories, estime Malika Benselma «ne sont pas forcément des personnes nécessiteuses», d’où l’importance de faire une enquête sur les familles postulantes pour bénéficier de la prime.

A son avis, c’est aux APC, à travers leurs services sociaux, de définir la liste des familles nécessiteuses puisqu’ils connaissent mieux la population. Devant la hausse des prix des fournitures scolaires, elle pense que les 2 000 dinars ne suffisent pas.

En dépit de cette contrainte, lors de la dernière rentrée scolaire, la prime n’a été débloquée que vers le mois de décembre. Il est préférable, ajoute M. Mebarki, de penser à d’autres alternatives qui sont plus durables et qui servent mieux les enfants scolarisés. Il s’agit notamment de la généralisation des cantines et du transport scolaire.

Un repas assuré à l’élève permettra à ce dernier d’avoir un meilleur rendement. «La cantine constitue un acte pédagogique», soulignera Boualem Mebarki. Selon le projet de loi d’orientation sur l’éducation nationale dans son article 95 il est indiqué : «dans le but d’atténuer les disparités sociales et économiques et de favoriser la scolarisation et la poursuite d’études, l’Etat suscite la solidarité scolaire et la solidarité nationale et développe l’action sociale au sein des établissements scolaires avec la participation des collectivités locales et des secteurs concernés». 

Toujours dans le chapitre portant sur l’action sociale, l’article 96 mentionne que «l’action sociale en direction des élèves comprend des aides multiples liées notamment à l’acquisition des moyens d’enseignement et des fournitures scolaires, au transport, à l’alimentation, à la santé scolaire, aux activités culturelles, sportives et de loisirs». Pour la réussite du système scolaire, la contribution des différents intervenants est recommandée.

Les associations de parents d’élèves doivent être considérées comme des partenaires dans la prise de décision. «Leur rôle est de garantir le confort à l’élève». Mais, regrette Malika Benselma,  «elles ne sont même pas consultées». Pour la rentrée scolaire 2007-2008, 6 milliards de dinars ont été dégagés au profit de 3 millions d’élèves issus de familles nécessiteuses en guise de prime scolaire.

Un montant de 5 milliards de dinars a été dégagé pour fournir 3 millions de livres à titre gratuit. Un total de 500 000 enfants issus de familles nécessiteuses répartis sur les 48 wilayas du pays devaient bénéficier de trousseaux pour la rentrée de cette année, avait annoncé Djamel Ould Abbès, ministre de la Solidarité. Un montant de 320 millions de dinars a été dégagé pour cette opération.

Durant les trois dernières années, pas moins de 870 000 enfants scolarisés ont bénéficié de trousseaux scolaires pour un montant de 626 millions de dinars. Selon un bilan établi par le ministère de la Solidarité, de l’année 2000 à 2006, 19 400 000 élèves ont bénéficié de la prime de scolarité, pour un montant global s’élevant à 38 milliards de dinars.

K. S.

 

Redouane Osmane, SG du CLA

«Préserver la dignité de l’élève est indispensable»

Chaque année, les enfants scolarisés issus de familles nécessiteuses bénéficient d’aides sous différentes formes. Ces aides, sous forme de trousseau scolaire, prime d’une valeur de 2 000 DA ou livres cédés à titre gratuit, est attribuée par le ministère de la Solidarité ou celui de l’Education nationale. Or, «le travail de proximité doit être confié aux services publics spécialisés dans les questions des aides sociales», pense Redouane Osmane, secrétaire général du Conseil des lycées d’Alger (CLA). Normalement, ce sont les services sociaux des communes qui s’occupent des opérations d’aides puisqu’elles détiennent des informations quant à la situation de la population. Les syndicats, les enseignants n’ont jamais été associés au débat en ce qui concerne les formes d’aides aux élèves. L’enfant scolarisé doit être aidé dans la discrétion totale pour préserver sa dignité, insiste-t-il.

Comment évaluez-vous l’opération d’attribution de la prime scolaire ? 

Les parents auxquels on donne la prime de 2 000 dinars vivent souvent dans la précarité. Non seulement ils ne s’en servent pas tout de suite pour acheter des fournitures scolaires, mais il y a une tentation énorme chez eux d’utiliser la prime comme un complément du revenu du fait qu’ils relèvent du filet social. Donc, en tant que syndicat, nous sommes contre le versement des sommes dérisoires et sous forme de charité. On voudrait, par contre, qu’il y ait une équité dans la distribution des revenus. Et le meilleur moyen pour avoir cette équité, c’est d’octroyer une bourse à l’élève qui est trimestrielle. Octroyer 2 000 dinars à la rentrée n’est qu’une poignée de sable jetée aux yeux des gens. C’est dérisoire. Ça ne règle pas le problème. Le meilleur moyen c’est que l’Etat prenne en charge les catégories démunies en usant d’autres formules moins humiliantes.

 

Est-il possible d’opter pour la bourse ?

Durant les années 1970, l’Etat versait trimestriellement des bourses pour les élèves à partir de la sixième année jusqu’à la classe de terminale. Je ne comprends pas pourquoi on transporte les étudiants universitaires dans des bus loués à un milliard de centimes par bus et par jour. Je ne suis pas contre le Cous, mais je veux dire que l’Etat peut verser de l’argent pour assurer des prestations devant d’encourager l’éducation nationale. Ces prestations servent à pousser les élèves à faire des efforts et atteindre de plus hauts niveaux de scolarité. De tout temps, la bourse était un encouragement. Ce n’est pas de la charité, c’est un engagement de l’Etat. Une redistribution des richesses nationales. En tant qu’enseignant, je trouve que toutes les autres opérations sont humiliantes. Pour ce qui concerne la bourse, en revanche, c’est l’élève qui la demande alors que la prime est une opération de charité. La bourse et l’ouverture des cantines scolaires sont les meilleurs moyens pour préserver la dignité de l’élève. Lorsque ce dernier a bien mangé à midi, il pourra suivre ses cours. Les élèves de l’intérieur du pays ont des difficultés à se déplacer, d’où la nécessité de trouver des solutions.

 

Existe-t-il d’autres alternatives ?

Les meilleurs moyens d’aider les élèves, à mon avis, c’est d’assurer les livres gratuitement. L’année dernière, ils ont prêté les livres aux élèves. A mon sens, il vaut mieux charger l’ONPS de la distribution des livres. Cet organisme distribue et donne les livres gratuitement. Nous sommes dans une situation où on veut à tout prix marchander le livre scolaire. Et de cette manière, on fait régresser l’égalité des chances. Les livres vendus au niveau des librairies coûtent cher. Pour un salaire équivalent au SNMG, ou même un salaire moyen de 15 000 dinars, il n’est pas possible aux parents de se procurer des livres. A mon sens, l’Etat doit prendre ses responsabilités et offrir les livres gratuitement à tous les élèves, sans discrimination. C’est à l’Etat de trouver la manière à travers laquelle il sera possible de faire payer à la société cet argent public dépensé pour les livres. Chaque année, à titre d’exemple, nous avons de très grands problèmes dans les lycées. Les livres n’arrivent pas à temps. Je vais enseigner cette année un nouveau programme pour le niveau terminal et je n’ai pas reçu encore le livre. Je vais l’avoir en même temps que mes élèves !! Il y a une mauvaise gestion. On est en train d’intégrer l’argent partout. Mais pour le faire, il faut une augmentation générale des salaires et prendre en charge les catégories d’une manière digne.

 

Y a-t-il une opération d’évaluation des opérations d’octroi de la prime scolaire ?  

Il n’y a pas eu d’audit sur les questions d’aides aux catégories vulnérables. C’est pour cette raison qu’il y a énormément de dysfonctionnements. Les cagnottes sociales sont gérées dans l’opacité. L’argent peut ne pas parvenir aux nécessiteux.

Les 2 000 dinars sont-ils suffisants pour couvrir les frais de la rentrée scolaire ?

Lorsqu’on est dans la détresse, on accepte ce qui nous est proposé. La cherté des prix trouve son explication dans la spéculation et dans le marché informel. Malgré la concurrence et l’importation, les parents dépensent jusqu’à 4 000 à 5 000 dinars par enfant. Le coût par enfant revient à environ 6 000 dinars par an. Il faut développer les services sociaux d’accompagnement permanents, qui feront partie du service public. C’est de cette manière qu’il sera possible de réduire notamment les déperditions scolaires. L’aide scolaire serait intégrée dans le budget de l’école et gérée par l’association des parents d’élèves.

K. S.

 

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