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L’autre visage
du 21 mai 2003
(Du RPA81 au
RPA Boumerdès)
Mohamed KHAOUA
(*)
«Une femme fait
un enfant en neuf mois, mais neuf femmes ne font pas un enfant en
un mois»
(Dicton
populaire)
L’Algérie se
prépare, suivant une coutume bien établie, à célébrer le troisième
anniversaire du tremblement de terre du 21 mai 2003 et du drame qui
en résulta. Chacun s’apprête, à sa manière, à rendre hommage aux
victimes de la tragédie, les uns dans le silence et le
recueillement, les autres dans une atmosphère de kermesse où les
discours d’autosatisfaction ne manqueront pas. Une nouveauté cette
année: un semblant de débat s’est instauré il y a quelques semaines
entre divers courants de prétendus experts en génie parasismique et
chacun s’attendait à savoir, enfin, le pourquoi de l’ampleur du
drame et le comment pour l’éviter à l’avenir. Il n’en fut rien ! Ce
qui ressemblait à un débat n’était, en réalité, qu’un bras de fer
déguisé entre ceux qui veulent accéder aux affaires, quitte à
employer les moyens les plus détestables, et ceux qui tentent de s’y
maintenir en falsifiant la réalité pour masquer leur responsabilité
dans les événements tragiques passés et dans ceux à venir. Il n’est
ni sain ni productif d’emboîter le pas à cette espèce d’individus.
Il est, néanmoins, très important de remettre les pendules à l’heure
car, comme dit l’adage, qui ne dit rien consent à tout.
Parmi les acteurs
de ce macabre show, il en est qui, bien qu’exerçant des métiers
respectables qui devraient logiquement les astreindre à plus de
retenue et de rigueur, n’engagent qu’eux-mêmes par leurs dires. Il
en est, par contre, d’autres qui sont mandatés et grassement payés
par l’Etat pour faire ce qu’ils devraient faire et non pas pour
faire endosser à la puissance publique les mensonges et les
contrevérités qui caractérisent aujourd’hui l’action de prévention
des risques dans la construction d’une manière générale et les
risques sismiques en particulier. Parmi ces personnages, il en est
un qui s’est fait récemment malmener à l’occasion de rencontres
organisées sur le sujet. Pour quelqu’un qui a toujours eu la haute
main sur la machine à produire les séminaires, ce fut un échec
cinglant. Il s’est alors rabattu en désespoir de cause sur ce qui
lui réussit le moins: la médiatisation. Il adressa un projet de
contribution à un quotidien national que ce dernier n’a pas publié,
se contentant d’en faire une brève analyse. Lorsqu’un responsable au
niveau d’une structure de l’Etat se fait censurer par un journal sur
un sujet (le génie parasismique) dont la presse est friande, cela
signifie tout bonnement que le contenu de son article n’est pas
digne d’être porté à la connaissance du public. Qu’y avait-il dans
cet écrit? Mystère et boule de gomme! Il est, en revanche,
explicitement fait état de ce que la médiocrité algérienne sécrète
le plus, à savoir la fanfaronnade, la prétention démesurée et la
servilité. Il aurait, entre autres, déclaré dans cet article que le
règlement parasismique algérien a été remanié en 1983 et se trouve
en constante amélioration depuis cette date (grâce à lui, bien sûr,
à ses mentors et à ses sponsors). Diable ! Ce qui s’est passé le 21
mai 2003 est de la faute du Saint Esprit, bien sûr ! Certes, il
n’est jamais sain de polémiquer sur des sujets aussi délicats, mais
il est parfois bon de rappeler à certains ce qu’ils sont en réalité.
Un rappel de la genèse du RPA et ses pérégrinations à travers les
âges sont d’une utilité capitale.
La création du CTC
en 1971 avait été précédée par la signature d’un protocole d’accord
entre le ministre des Travaux publics et de la Construction de la
RADP et un organisme français de contrôle technique de la
construction, aux termes duquel ce dernier devait accompagner le
nouveau-né et lui prodiguer aide et assistance dans divers domaines,
notamment dans celui de l’élaboration de la réglementation technique
propre au secteur. Dès le début de notre activité, nous avons établi
un constat édifiant: l’Algérie était en train de réaliser un plan
quadriennal d’une ambition qui frisait la démence, lequel plan était
souvent doublé de programmes spéciaux au profit de nombreuses
wilayas. Il y aura ensuite un second plan et tout autant de
programmes spéciaux. Des dizaines de milliards de dollars étaient
engagés et la part des intervenants algériens (architectes, bureaux
d’études, entreprises, fournisseurs de matériaux, matériels et
équipements etc.) était réduite à la portion congrue pour ne pas
dire à rien du tout. Tous les secteurs étaient concernés avec un
très net avantage pour celui de l’industrie dont les industries
lourde et pétrochimique se taillaient la part du lion. Toutes ces
réalisations devaient, du moins pour la partie génie civil et
infrastructures, faire l’objet d’un contrôle technique de conformité
avec les règles et les normes. Et il n’existait à l’époque pas le
moindre règlement proprement algérien! C’est dire la redoutable
mission qui échut aux jeunes imberbes que nous étions. Qu’à cela ne
tienne ! Nous avons proposé aux pouvoirs publics de laisser à chaque
intervenant la liberté d’utiliser le règlement avec lequel il avait
l’habitude d’opérer, sachant que les règlements de base (sol et
fondations, béton armé, construction métallique et autres) se
ressemblaient car basés sur les calculs, les essais en laboratoire
et la pathologie. En revanche, les règlements basés sur les données
naturelles locales étaient spécifiques à chaque pays. Si dans ce
contexte nous pouvions nous inspirer auprès de nos voisins du bassin
méditerranéen, de leurs règles en matière d’effet de la neige et du
vent sur les constructions en raison de la similitudes des climats,
il n’était absolument pas envisageable de s’en remettre à d’autres
en ce qui concerne l’action des séismes. Et le spectre du séisme
(sans jeu de mots aucun) nous faisait trembler de peur. Nous nous en
remîmes à nos partenaires français qui nous proposèrent d’adopter
les règles en vigueur dans leur pays, les PS69. A la question de
savoir ce que ces règles étaient en mesure de couvrir, la réponse
est courte mais claire: les PS69 ne couvraient que les bâtiments
courants dont les logements. Nous aurions aimé, pour des raisons
pratiques, faire un bout de chemin dans ce domaine avec notre
partenaire mais comment, alors, traiter les risques sismiques sur
les raffineries de pétrole, les complexes de liquéfaction de gaz,
les cimenteries et toutes les variétés d’ouvrages, aussi hardis et
impressionnants les uns que les autres, qui poussaient dans notre
pays? La réponse à nos angoisses est venue d’Amérique: un véritable
don du ciel. Pour 130 000 dollars US (moins de 650 000 DA de
l’époque), quelques billets d’avion et autant de prises en charge
dans les hôtels algériens, le «John Blum Earthquaque Center» de
l’Université de Stanford (Californie) nous a aidés durant trois
années, de 1975 à 1978, à confectionner un vrai règlement
parasismique. Qu’est-ce qui distingue un vrai règlement d’un
règlement Taiwan ? Tout simplement le fait que le génie parasismique
c’est, dans sa partie «conception, calcul et réalisation des
ouvrages», de la mécanique à l’état pur et la mécanique est une
science exacte. Les pâles copies qu’on nous exhibe n’ont qu’un
rapport lointain avec cette discipline. La démarche qui gouvernait
ce règlement était fondée sur trois principes:
1 - Les ouvrages
étaient perçus, sous l’effet de l’action sismique, du point de vue
de leur comportement dynamique. C’était la règle! L’énergie
cinétique retrouve la plénitude de ses droits.
2 - Le niveau du
risque était défini par un accélérogramme et non par une appellation
administrative.
3 - Le règlement,
établi sur la base des états limites, doit avoir comme prolongements
des règlements (BA et autres) aux états limites.
La réalité
d’aujourd’hui est loin, très loin, de ce schéma. Est-il concevable
et croyable que nous ayons été en 1978 plus modernes qu’en 2006?
C’est pourtant vrai !
Le projet est
resté très longtemps dans les tiroirs parce que ce n’était plus la
priorité des pouvoirs publics, une pause ayant été décrétée dans le
développement et les investissements massifs. Le réveil fut d’une
brutalité inouïe: le 10 octobre 1980, soit un peu plus de deux ans
après l’achèvement du projet de RPA, un violent tremblement de terre
secoua la région de Chlef et l’Algérie se retrouva sans règlement
parasismique pour les besoins de la reconstruction des zones
sinistrées, situation que ne manquèrent pas d’exploiter nombre de
charlatans pour tenter de nous fourguer toutes sortes d’articles de
quincaillerie. On décida, alors, de parer au plus pressé et de
«sortir» un RPA, oubliant sans doute que l’élaboration d’un
règlement de cette nature est un acte préventif et non curatif. On
exhuma le projet de 1978, on le débarrassa de tout ce qui
nécessitait un effort d’intelligence et de rigueur et on le noya
dans un magma de dispositions issues des … PS69! Cependant, et au vu
des dégâts constatés à Chlef, on conserva quelques dispositions
utiles comme la profondeur minimale d’ancrage des bâtiments dans les
sols meubles, la nécessité de disposer de voiles périphériques au
niveau des vides sanitaires. On conserva les caractéristiques qui
conféraient aux poteaux leur rigidité, leur ductilité et leur
résistance, à savoir les dimensions minimales, le pourcentage
minimum d’armatures, le niveau de résistance du béton. On continua
d’accorder une importance primordiale au contreventement des
bâtiments à l’aide des voiles des cages d’escaliers. Toutes ces
dispositions furent abrogées pour les unes, ou revues à la baisse
pour les autres en 1983, qui fut en réalité l’année de l’amorce de
la descente aux enfers. Si le règlement de 1981 avait été appliqué,
en dépit des manipulations dont il a été l’objet, l’Algérie aurait
certainement fait l’économie du drame du 21 mai 2003. Mais, nous
dit-on, 1983 a été le point de départ de la «modernisation» du RPA.
Si tel est le cas, jusqu’où ira-t-on ? Car loin de s’arrêter en si
bon chemin, on a continué allègrement à dépouiller les Algériens
d’un acquis considérable et ce, au nom de principes irresponsables.
Après 1983, il y eut le RPA88 dont la raison d’être a,
officiellement, été dictée par la nécessité de réaliser des
économies sur le prix du logement! Et si l’on demandait au commun
des mortels de dire si le prix de son logement a effectivement
diminué et si, concomitamment, la qualité et la sécurité de ce même
logement s’en sont retrouvées renforcées? Gageons qu’il croira qu’on
le prend pour un idiot. Il y eut ensuite le RPA99 construit sur la
dissimulation du rapport, un document de la plus haute importance,
d’un bureau d’études américain sur la séismicité de sept wilayas de
la région Centre du pays ainsi que sur un arrêté ministériel
falsifié, oui hélas, on falsifie des arrêtés dans ce pays en toute
impunité. S’ensuivirent les amendements au même RPA99 aux termes
desqusels la capitale et ses alentours ont été élevés, sans
justification sérieuse, au rang de zone de forte séismicité et,
surtout, banni les structures autostables (potaux-poutres) des
ouvrages de plus de deux étages. Ainsi, après avoir prescrit des
règles scandaleuses qui ont porté sur une diminution drastique et
arbitraire de la dimension des poteaux, de la section de leurs
armatures et de la résistance des bétons, après avoir affaibli le
poteau à travers toutes ses caractéristiques, on en vient à le
jeter, sans ménagement, aux orties. Le pays paiera très très cher
cet acte indigne de professionnels qui se respectent. D’ailleurs les
inspirateurs de cette idée font semblant d’oublier qu’ils occupent,
les uns et les autres, et ce depuis près de trente ans, des
bâtiments de trois et quatre étages avec ossature autostable sur
vide sanitaire et poteaux courts, c'est-à-dire tout ce que le
«règlement Boumerdès» interdit. Combien de séismes et quel niveau de
dégâts ont subi ces bâtiments depuis qu’ils existent? Si le nombre
de séismes est indéterminé, les dégâts sont, en revanche, nuls ; et
pourquoi ? L’auteur de ces lignes, qui fut en son temps le
réalisateur de ces bâtiments, connaît la réponse : elle se trouve
dans le premier projet de RPA, celui de 1978.
(*) M. K.
Fondateur et
ancien directeur général du CTC
Ancien directeur
général de la Construction au MUCH,
Ancien ingénieur
en chef au Service des Grands Travaux Hydrauliques,
Ancien enseignant
à l’ENTP
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