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Science et
inconscience
La
désinvolture et l’irresponsabilité
d’un système
- «La
disposition et l’aptitude à mentir sont peut-être l’arme la plus
puissante de l’arsenal de l’oppression et de l’injustice. Tous ceux
qui détiennent la richesse et le pouvoir ont acquis leurs privilèges
et les protègent en trompant les plus démunis, à qui ils interdisent
pourtant de mentir. Le rôle officiel des politiciens et des
bureaucrates consiste à mentir et à dissimuler la vérité.»
Brian K.
Murphy
- «On entre
plus profondément dans l’âme des peuples et dans l’histoire des
sociétés humaines par la voie littéraire que par la voie politique»
Victor Hugo
Cet article
tentera de mettre davantage en lumière les principaux obstacles qui
entravent la prise de conscience des possibilités et des
opportunités qui s’offrent à nous, nécessaires au changement social.
Ceux qui permettront à l’Algérie de faire un choix judicieux, la
nécessité de choisir une seule voie parmi celles qui se présentent,
celle susceptible de lui redonner la vie.
Par Dr Mohand
Tahar Belaroussi (*)
Le siècle qui
s’ouvre devant nous, le millénaire même, représente en termes
d’évolution une époque unique dans l’histoire de l’humanité. Depuis
un demi- siècle, comme nous l’avons illustré ailleurs, les
technologies évoluent plus rapidement que les générations humaines.
L’individu devient ainsi l’élément stable de cette équation
Homme-Technologie-Environnement. C’est à la fois une chance
exceptionnelle, comme un rendez-vous avec le destin, et une menace
impalpable mais bien réelle.
La chance, c’est
la possibilité d’un développement harmonieux et durable en tirant
avantage des opportunités et des possibilités qui s’offrent à nous à
travers l’exploitation des technologies universelles. La menace,
c’est le risque, faute de sens et d’idées, de nous conduire vers des
abîmes ; parce qu’on y avance en aveugle et à tâtons.
L’ignorance
est-elle responsable ?
Cette chance, nous
la saisirons si nous sommes capables de comprendre les évènements
qui se produisent dans le monde. Si complexes que nous n’en
saisissons qu’incomplètement les causes et qu’il est pratiquement
impossible d’en comprendre les enjeux tant qu’on n’a pas pénétré le
mystère qui en est derrière où tout deviendrait clair. Il dévoile
alors, comme l’a démontré la précédente contribution, sous sa
simplicité, une stupéfiante complexité. Et cette complexité est
d’autant plus grande que notre capacité de saisir les éléments et
interactions qui sont impliqués dans le processus complexe du
développement n’est féconde qu’associée à d’autres aspects tels que
le sens moral, le sens affectif, le sens esthétique, la volonté, la
rationalité et l’imagination. C’est cependant cette complexité
extrême qui est la cause principale de notre ignorance. Nous ne
saurons avoir prise sur notre propre vie, ce qui a miné depuis notre
indépendance, et mine aujourd’hui notre sentiment de sécurité et par
conséquent notre santé et notre souveraineté.
Etre moderne
Nous autres,
Algériens en tant qu’êtres humains, sommes des agents créatifs
capables, grâce à notre conscience et à la science, de façonner
notre avenir et notre destinée. Nous pouvons choisir de changer, et
agir en fonction de ce choix pour créer le monde auquel nous
aspirons. C’est cette capacité d’agir sur nous-mêmes, sur notre
environnement et sur nos conditions de vie, et d’interagir avec les
autres, par notre pensée, notre volonté et notre choix, qui fait de
nous des êtres vivants libres véritablement humains. Et c’est ce
choix qui exprimerait le sens de nos responsabilités : le souci de
faire prévaloir les intérêts à long terme de la nation sur la
gestion exclusive des urgences et les intérêts personnels; et celui
de ne pas trahir ceux qui se sont sacrifiés pour libérer notre pays.
En agissant ainsi, nous restons fidèles à la vision sociale qui a
inspiré la révolution de Libération nationale. Sachant qu’elle-même
est restée fidèle à ses valeurs authentiques de l’Islam dont elle
avait tiré le plus pur de son essence et les éléments les plus forts
de son action. Il s’agit d’une vérité simple, aussi simple que de
comprendre ce qu’exprime fort bien Jean Jaurès, que rester fidèle,
c’est transmettre, du foyer des ancêtres, non la cendre, mais la
flamme, et que c’est en allant vers la mer qu’un fleuve reste fidèle
à sa source. Refuser d’accepter ce postulat serait se couper de sa
source et priver sa population de toute perspective réelle.
Dans cette
perspective, si nous nous identifions dans ce processus ascendant et
évolutif inspiré par nos valeurs, nous nous libérons de notre
disposition à l’inertie et au fatalisme. Nous surmontons notre
sentiment d’impuissance et de désespoir. Ce qui est indispensable
maintenant de faire, aidant à la prise de conscience, c’est
d’éclairer le but à notre marche errante pour une vie décente en
relation avec les idées nouvelles qui se présentent, de montrer
qu’il est possible de l’atteindre et de réfléchir aux mesures
intermédiaires qui créeront les conditions qu’exigent celles de la
vie moderne pour un véritable développement national. Des conditions
permettant à chacun d’y jouer un rôle actif et créatif, et d’y
prendre à la fois conscience de son indépendance et de son
interdépendance à l’égard des autres pour un développement durable
et solidaire dans un monde globalisé. Pour le bon fonctionnement de
l’ensemble, l’individu et la société doivent former un tout. C’est
là, le sens le plus noble de la politique, celle de la volonté de
créer une société à visage humain. A la vérité, ce qui doit être
modernisé, ce n’est pas l’Islam, c’est la politique, les
institutions et la société enlisée dans l’immobilisme où la
politique du gouvernement enlise la nation dans l’inertie.
La vérité
politique ou la politique de la vérité ?
A titre
d’illustration de l’aspect politique, le plus évident, le plus
irrationnel et le plus dénoncé, c’est le projet de loi modifiant et
complétant la loi n° 98-11 du 22 août 1998 portant loi
d’orientation et de programme à projection quinquennale sur la
recherche scientifique et le développement technologique examiné et
adopté par le Conseil des ministres qui s’est réuni le 14 mai 2007.
Celui-ci, comme nous l’avons souligné ailleurs, est plus que jamais
déphasé par rapport à la réalité en poursuivant un but illusoire, de
faire de la recherche une action isolée et de surcroît avec un
personnel manquant de l’expérience d’ordre managérial. En effet, il
semble quand même très paradoxal de parler encore une fois de
l’orientation de quelque chose qui n’existe pas. Si la recherche n’a
pas évolué beaucoup en Algérie, c’est essentiellement parce que nos
politiques se préoccupent davantage des aspects juridiques du
secteur et est étroitement calquée sur des textes de la Loi
française. En plus, il y a lieu d’évoquer cette attitude de nos
politiques, dont l’élément crucial est toujours le pourcentage X du
PNB qu’il faut s’efforcer de consacrer à la recherche pour imiter
les pays avancés. Ce sont des attitudes d’esprit qu’il faut changer
pour que l’effort autonome de la recherche puisse conduire à des
résultats décisifs, ceci n’est possible que si l’ensemble de la
démarche du processus d’innovation – c’est-à-dire la séquence
Recherche-Développement-Industrialisation-Commercialisation – est
vécue concrètement de bout en bout, au moins dans quelques domaines
choisis pour l’impact qu’ils peuvent avoir sur la mutation à
accomplir dans les structures économiques et sociales à travers
l’émergence de technologies originales et adaptées. Cependant,
n’avons-nous pas souligné déjà, de la nécessité d’un changement
d’orientation stratégique en Science et Technologie par
l’édification d’un potentiel national à la pointe des connaissances
dans certains segments des secteurs des technologies universelles ?
Disposons-nous d’un inventaire exhaustif et fiable de notre
potentiel scientifique et technologique, c’est-à-dire de l’ensemble
des ressources disponibles aux fins d’étude de tous les problèmes
que pose l’application de la Science et la Technologie ? La
disponibilité de ces informations est indispensable pour apprécier
les forces et les faiblesses du système de recherche, déceler les
inadaptations et les déséquilibres, évaluer la cohérence interne et
externe des activités de recherche, et apprécier les activités de
recherche des universités, des établissements de recherche et des
services scientifiques et techniques. Ce n’est que lorsque nous
disposons de ces informations que les responsables peuvent résoudre
les problèmes d’organisation, orienter efficacement l’effort de
recherche, définir les mesures propres à favoriser le développement
de la Science et de la Technologie dans notre pays, en un mot,
formuler une politique en fonction de nos choix stratégiques. En un
langage très concret, lorsqu’une action politique est conçue suivant
le principe de facilité et avec une pensée déficiente, l’action est
aveugle, incohérente et stérile. L’autre problème majeur est la
pénurie, pour ne pas dire absence de personnels de planification,
d’organisation et de gestion des activités scientifiques et
technologiques et leur intégration dans le plan national de
développement. Autrement dit, les spécialistes capables de décrire
et d’évaluer le potentiel scientifique et technologique dans son
évolution ultérieure, d’anticiper le changement des techniques de
production et de tous les éléments non matériels (connaissances
fondamentales, méthodes et procédés) qui sont associés au progrès
technologique, d’adapter et d’optimiser les ressources au regard des
objectifs à atteindre.
Il y a lieu de
rappeler que c’est la prise de conscience de cet aspect fondamental,
qui a dicté aux responsables des organismes directeurs de la
politique scientifique et technologique et de ceux chargés de la
Planification Economique en Asie et dans le pacifique de créer le
réseau d’institutions pour la formation et la recherche dans le
domaine de la gestion de la Science et de la Technologie STEPAN
(Science and Technology Policy Asian Network) en 1988, qui faisait
suite aux recommandations de la deuxième Conférence Castasia II
(Manille, 1982). Dans ce contexte, il est à signaler qu’il y a eu
deux conférences similaires des ministres chargés de l’application
de la Science et de la Technologie en Afrique, organisées sous
l’égide de l’Unesco, CASTAFRICA I (Dakar, 1974) et CASTAFRICA II
(Arusha, 1987) 7. La question qui mérite d’être posée ici est la
suivante : Est-ce que dans notre pays, on a pris note des
recommandations formulées dans les documents issus de ces
conférences, analysé et pris, en conséquence, les mesures adéquates
qui s’imposent ?
Dans ce contexte,
il est utile de rappeler aux lecteurs quelques passages édifiants et
significatifs de consultants de l’Unesco de renom international
comme préalable primordial à l’élaboration de tout plan de
développement national : «Il n’y a pas de plan, et d’une manière
générale, de politique de la recherche s’il n’y a pas d’idées
scientifiques et technologiques nouvelles et de volonté
d’orientations originales de développement national pour leur donner
des champs d’application possibles. Sans ces idées la démarche du
cheminement intellectuel de la programmation n’est que bureaucratie
stérile. Par contre, si des idées scientifiques et technologiques
nouvelles se présentent, alors l’exercice de
planification-programmation-budgétisation vise à leur donner corps
et constitue un processus de valorisation raisonnée de ces idées. Le
risque couru dans ce dernier cas, est un changement de structures,
de modification des habitudes et de certaines relations entre les
hommes et des intérêts qu’ils représentent. Si ce risque n’est pas
couru, il est inutile d’élaborer une politique de la recherche
véritable et d’entreprendre une procédure de la programmation».
Ceci dit,
n’attend-on pas du secteur de la recherche de jouer un rôle
déterminant et central dans le développement national ? Quand on
sait l’incompétence, l’arrogance et le manque d’intérêt pour les
questions scientifiques qui règne chez bon nombre de nos
responsables politiques, on est en droit de souhaiter les écouter
sur tant de questions soulevées et de décisions prises aussi
dangereuses engageant notre avenir, celui de nos enfants et celui
des générations à venir, mettant notre tissu économique et social
davantage en péril. Des questions qui intéressent des millions de
nos concitoyens et notre avenir ne peuvent pas être laissées sans
réponse au moment où un véritable gouffre sépare les discours
officiels de la réalité. C’est aussi contre ces abus de pouvoir,
contre toutes ces incohérences et irresponsabilités de l’Etat dans
la conduite de la politique de la recherche, que nous nous sommes
révoltés il y a de cela plus de deux ans. C’est hélas, cette même
défiance vis-à-vis du bon sens, qui inspire le projet de loi en
discussion à l’Assemblée nationale. Devant cette situation, nous
gardons tous un silence coupable, nous tolérons l’inacceptable qui
se déroule sous nos yeux. Si nous fermons les yeux, nous ne pourrons
inventer notre avenir : nous n’en serons que les dernières victimes.
Invariablement, les gens supposent que la dénonciation d’une erreur
équivaut à la découverte de la vérité comme le fait remarquer le
journaliste et critique germano-américain Henry Louis Mencken – que
l’erreur et la vérité sont simplement opposées –. Il n’en est rien.
Après s’être guéri d’une erreur, le monde se tourne généralement
vers une autre erreur, parfois pire que la première. Une erreur
d’autant plus dangereuse qu’elle ne provoque aucun sentiment de
révolte, qu’elle est acceptée aussi facilement par tous que
l’emprisonnement de nos conditions de vie et la vie malsaine de nos
villes et de nos institutions.
Dans un pays comme
le nôtre, outre la consolidation des aspects d’ordre managérial et
structurel, la recherche a plus besoin d’une cohérence scientifique
au niveau national, y compris dans une perspective internationale.
Cette cohésion ne peut être assurée que si l’orientation de la
recherche nationale correspondrait à celle de la recherche au niveau
mondial. Une vision stratégique étayée par une prospective fine de
l’évolution des connaissances au niveau mondial devrait lui
permettre d’investir là où des possibilités existent pour développer
des capacités d’innovation à la mesure de notre potentiel, et qui
aidera notre pays à accumuler une capacité technologique propre à le
mettre en mesure, à terme, de couvrir ses besoins. Nous
contribuerons ainsi à la résolution des problèmes les plus urgents
qu’affronte notre société principalement ceux liés à l’éducation, à
la formation et à l’enseignement supérieur. Un redéploiement des
thématiques des laboratoires de recherche universitaires devrait se
faire afin d’orienter l’ensemble du potentiel en amont de
l’innovation, sur quelques créneaux des technologies universelles
porteurs d’avenir. Et pour une meilleure visibilité, nous plaidons
inlassablement pour des laboratoires qui puissent inscrire leurs
travaux dans une perspective à court et moyen termes où la recherche
fondamentale se rapproche du marché et une perspective à plus long
terme dont l’objectif principal est le développement des
connaissances dans un cadre de coopération internationale, a priori
sans souci de leurs retombées.
La voie qui
s’offre à nous n’est peut être pas évidente pour certains, et les
raisons d’agir ne sont pas solidement établies. Ce constat nous fait
obligation d’amorcer un débat de fond. Un vrai débat – grâce à un
dialogue véritable et à la collaboration – porterait sur les enjeux,
le sens, l’opportunité et le contenu des réformes elles-mêmes que
nous jugeons indispensable pour sortir le pays de la crise qui se
pérennise et s’éternise. Une fois cette décision prise, il nous est
relativement facile de suivre cette voie, car le code qui la régit
est clair et dissipera les contradictions, l’ambiguïté et le doute.
C’est bien d’elle que viendront les retombées les plus fructueuses
de demain. Mais l’essentiel, ce ne sont pas les résultats immédiats
de nos actions, c’est le fait d’agir. Et il serait insensé, malsain,
injuste et inhumain de ne pas réagir.
Principaux obstacles au changement et révolution authentique
Cependant, il
apparaît clairement qu’un des principaux obstacles au changement
social se trouve en nous-mêmes. Que nous n’avons pas simplement la
volonté, la détermination et la foi pour lutter efficacement contre
la cupidité, la dispersion, l’autoritarisme et l’irresponsabilité.
En plus, même si la prise de conscience nécessaire au changement
était répandue – et elle l’est beaucoup plus chez nos intellectuels
qu’on le reconnaît généralement comme l’illustrent leurs analyses et
leurs réflexions dans la presse quotidienne, pour qu’il y ait place
à l’espoir – il est cependant extrêmement difficile de traduire
cette prise de conscience en action sociale directe. Dans un
contexte où il n’existe pas, à l’intérieur de la société, de
structures sur lesquelles puisse s’appuyer cette transformation – où
les structures en place entravent même le changement en profondeur
–, reflètent, entretiennent, protègent et encouragent l’obéissance,
la docilité, l’illusion et le fatalisme qui préservent le statu
quo ; matériellement protecteur et rémunérateur.
Dans un tel milieu
social qui inspire à tous l’irresponsabilité, la personne – celle
qui pense, qui
observe et qui
résonne – dont les comportements vont à l’encontre de
l’irrationalité ambiante et s’éloignent des normes en vigueur, des
fausses croyances, des idées reçues et des intérêts qui prévalent –
et c’est là une constante dans l’histoire – est systématiquement
mise sous le boisseau. Elle est qualifiée de
«dépressive», de
«perturbatrice», de «déséquilibrée», d’«anarchiste», voire carrément
de «folle». Des sanctions pour la plupart informelles qu’elle
subisse, perturbent notre besoin d’authenticité, d’identité et de
rationalité et réduisent davantage l’exercice de la liberté
particulièrement dans les domaines où les gens en ont plus besoin
pour rester maîtres de leur vie et de leur créativité.
Mais à la lumière
de notre courte expérience, nous avons le sentiment que la volonté
d’évoluer et d’agir est entravée principalement par l’incertitude
politique, les hésitations et la trahison des idéologies. Les
nombreuses failles et incohérences de la réalité passent
généralement inaperçues, et lorsqu’elles sont mises en lumière,
deviennent gênantes, elles sont ignorées par le pouvoir, contournées
ou reprises carrément à son compte. Dans cette situation, l’Etat
expose sa loi, étouffe la conscience individuelle, détruit la
personnalité et empêche le développement du sens critique, et lui
substitue un appui aveugle au statu quo, présenté comme une réalité
inexorable à laquelle tout le monde doit se soumettre. Et les forces
de statu quo en sont conscientes et consacrent plus d’efforts à
entretenir cette «psychologie de l’inertie» qu’à faire directement
obstacle au changement. Dans ce contexte, quand nous y faisons face
– particulièrement après plusieurs tentatives pour changer les
choses – il entraîne souvent un sentiment d’impuissance. La tâche
semble trop lourde. Quand nous éprouvons un tel sentiment de
désespoir et d’échec, nous concluons que la démocratie telle que
conçue avec un pluralisme politique et un gouvernement parlementaire
de façade n’est qu’une tromperie pour masquer la réalité, et que la
justice et l’équité sociale ne sont qu’une utopie. Le mode de
fonctionnement de l’Etat serait plus juste et conforme plutôt à
celui de «corporatisme» qu’à celui de la «démocratie». Surtout,
quand nous réaliserons que toutes les décisions essentielles de la
vie individuelle et collective sont prises ailleurs par quelques
dirigeants sans que nous y participions. Pour preuve, les récentes
querelles de clocher politiques absurdes et stériles entre nos
ex-décideurs sur la manière avec laquelle sont gérées les affaires
de l’Etat dont les échos sont répercutés sur la place publique. Un
spectacle qui aurait sans doute fait rire ceux qui savent comment
cela fonctionne. Nous assistons à notre faillite morale,
intellectuelle, politique et sociale. Comment dans une telle
situation, l’individu lui-même assimilé à un simple figurant ne
finirait pas par perdre confiance envers ses institutions dont
l’allégeance au pouvoir n’est plus à démontrer. Et souvent, nous
chercherons alors à échapper à la réalité par l’isolement ou par la
fuite. Il s’agit là d’une seule réalité – la réalité des faits, pas
celle des abstractions –. A ce sujet, Brian H. Murphy, militant,
éducateur et écrivain canadien, fait l’observation suivante, qui
s’applique à toutes les sociétés et à tous les pays, qu’il nous
apparaît utile de le citer longuement: «Dans toutes les sociétés,
le pouvoir est centralisé et contrôlé par un système qui fait qu’une
clique privilégiée détient toutes les ‘’réponses’’ (qui sont le
capital et la garantie véritable de toute société) et formule aussi
les questions. Les réponses viennent d’abord ; les questions ne
servent qu’à justifier et à confirmer les réponses imposées. Les
gardiens du savoir manipulent les questions pour imposer leurs
réponses, protégeant ainsi leurs privilèges et leur pouvoir.
Quiconque pose de nouvelles questions, ou des questions auxquelles
cette clique ne peut répondre, est marginalisé, censuré, voire
carrément écarté.
La personne qui
réussit à poser ne serait-ce qu’une seule question qui éveille la
conscience et l’imagination de la population ébranle le pouvoir
établi et – momentanément du moins – rend la révolution possible».
Le mal n’est donc pas irréparable et une telle révolution est loin
d’être impossible. Mais une révolution du type nouveau auquel nous
aspirons, digne de celle de notre indépendance, sans esprit de
revanche et de discrimination, n’a pas besoin de la violence pour se
réaliser. Elle est efficace en elle-même; car elle est d’une clarté
qui s’impose d’elle-même. Une révolution de ce type ne peut se
définir seulement par le changement des structures et des hommes,
mais aussi par le changement des modes de pensée et de comportement.
Car le problème essentiel n’est pas celui de la violence et de la
légalité de changement, mais de son contenu, de ses méthodes et de
son orientation. La seule révolution authentique est celle qui
permettra de nous conduire à accepter de faire un examen de
conscience et à reconnaître qu’il faudrait bien de se rendre à
l’évidence que le mal se trouvait en nous-mêmes. Celui d’être
victimes des limites imposées par notre façon de penser, par notre
manque d’imagination et de vision. Cette prise de conscience de nos
lacunes et de nos possibilités insoupçonnées devrait déboucher
naturellement sur notre volonté de l’exprimer en action sociale
directe et concrète.
Car nous aurions
franchi le seuil de la conscience, celui de nous ouvrir à tout un
univers à portée de main où nous pouvions jouer un rôle actif et
créatif. Un univers où la morosité, l’oisiveté, le désespoir,
l’apathie, la léthargie et la lassitude céderont le pas aux langage,
objectivité, connaissance, curiosité, apprentissage créatif,
motivation intérieure, espoir, intention et libre choix. Et qu’il
faudrait que tous ceux qui évaluent le temps de la conduite de la
nation en fonction de leur propre durée sachent que cela ne pourrait
que mener à un immense désarroi et à la banqueroute. Et qu’il est
indispensable, dès à présent, de préparer les évènements futurs, de
former les nouvelles générations aux conditions nouvelles
d’existence pour la vie de demain, d’étendre notre horizon temporel
au-delà de nous-mêmes. Autrement dit, plutôt qu’un plan de carrière,
nous devons élaborer un véritable plan de développement national. Il
s’agit donc essentiellement de définir et d’identifier les forces
potentiellement capables de réaliser une mutation historique à ce
tournant décisif de notre histoire, et d’assurer et d’inscrire dans
la durée le bien-être des citoyens et de l’ensemble de la société.
Qu’est-ce
qu’une décadence ?
Dans ce contexte,
nous devrions connaître le mot de Paul Valéry, poète et essayiste
français : «Nous autres, civilisations, savons désormais que nous
sommes mortelles». L’Algérie parviendra-t-elle à redonner confiance
et espoir à sa population et surtout à sa jeunesse en l’avenir, et
saura-t-elle exercer sa liberté, grâce à la prise de conscience
lucide et à la science où seule est possible la connaissance, à
l’ultime chef-d’œuvre de la raison, celle de conduire le
«Connais-toi» de Socrate jusqu’à la victoire de percer les secrets
de la mort ? Sera-t-elle la première nation capable d’observer sa
décadence, de la comprendre et de tenter d’y remédier ? Si elle
réussissait à se redonner la vie, à vivre dans la plénitude et dans
la joie, elle livrerait du moins à la mémoire du monde un document
mémorable pour marquer l’histoire – le diagnostic de la face
discrète d’une mort –. Comme quoi, nous ne sommes pas nés pour
mourir, mais pour commencer. Et il faut dès à présent nous avancer.
Pour renaître et grandir de nouveau, il faut nous lever et nous
mettre en marche. Dès lors, nous commençons à distinguer à travers
les brouillards de l’aube la voie de notre salut. De montrer ainsi
que nous sommes bien vivants, grâce à cette lumière, celle qui
permet de redonner la vie à notre existence dénuée de sens, de
gravir les hauts sommets, d’éclairer notre intuition et notre
imagination créatrice. Elle rejaillira de nouveau en nous comme
autrefois, par la compréhension et la vraie méditation de ce verset
coranique en symbiose féconde entre la foi et la raison ; à la
vérité, dans la mort comme dans la vie, la dualité entre la foi et
la raison, comme le corps et la conscience, quoique distincts, sont
inséparables et indissociables : «Est-ce que celui qui était mort et
que Nous avons ramené à la vie et à qui Nous avons assigné une
lumière grâce à laquelle il marche parmi les gens, est pareil à
celui qui est dans les ténèbres sans pouvoir en sortir ?...» Sourate
VI, Verset 122. Elle serait l’inspiratrice de ceux qui auront la
tâche de conduire l’humanité à une vraie civilisation. Nous devons
nous contenter d’avoir d’elle, et qui est essentiel, un concept
opérationnel comme précurseur de la pensée nouvelle et universelle.
Le véritable
défi
Enfin, une chose
est claire : la situation actuelle ne saurait durer. Ou bien, nous
resterons des morts vivants, incapables de réaliser notre potentiel
individuel et collectif susceptible de nous faire accéder à une
autre réalité sociale faute d’y apporter de profonds changements ;
ce serait alors faillir à un nouvel engagement de la part de nos
dirigeants, et pour rappel, risquerait de compromettre pour
plusieurs décennies encore l’avenir de l’Algérie, car le désordre
psychologique sera tel et les conséquences d’un tel échec, en plus
de porter les germes d’une profonde désillusion au niveau de sa
population, risque d’offrir un prétexte de plus à une dépendance et
à une domination accrue de notre pays. Et déjà les pointes
commencent à s’en faire sentir, et l’illustration la plus immédiate
est fournie par le cinglant désaveu infligé par les citoyens
principalement les plus jeunes à ses dirigeants à travers le taux
historique d’abstention enregistré lors des élections législatives
du 17 mai dernier, et celle qui est fournie par l’émigration
clandestine où un nombre croissant de nos jeunes se jettent, chaque
jour, à la mer dans une aventure suicidaire pour fuir leur misère.
Ou bien, et c’est la possibilité que nous préconisons au-delà du
conformisme, la situation irait en s’améliorant non pas par hasard,
mais par l’engagement actif et déterminant des millions de nos
concitoyens qui feront le choix de transformer leur vie et leur
société. Ce choix ne peut s’opérer dans les sphères les plus
élevées, par quelques dirigeants, mais il doit être le fait de tous
afin d’ouvrir la voie à la solidarité, à la justice et à la libre
expression du potentiel humain. Et nous serons bien vivants. Celui
qui n’aura pas compris cela, n’aura rien compris au verset suivant :
«Dieu ne change pas l’ordre social d’un peuple sans que ceux qui
composent ce peuple ne changent ce qui est en eux» -
Sourate VIII, Verset 53.
Voilà notre
véritable défi. Et il revient à nous de le relever et à personne
d’autre, et notre décision rejaillira sur toute l’humanité.
Cependant, est-il possible de le relever ? La réponse est oui, le
moment semble idéal, nous avons tout ce qu’il faut pour le faire
dans une conjoncture favorable caractérisée par une économie
mondiale ouverte et interdépendante, par une désagrégation de la
chaîne de valeur dans les secteurs des technologies universelles et
par une aisance financière. Nous avons des atouts, les ressources
minérales et énergétiques. Nous avons la capacité humaine aussi bien
locale qu’expatriée possédant des qualités ancestrales susceptibles
de s’actualiser et d’accomplir ce miracle. Il y a plusieurs raisons
de garder espoir et de l’entretenir. Aurons-nous la volonté ou la
sagesse de les mettre à profit et, surtout le courage politique de
passer à l’action ? Plutôt que de tourner le dos à une société en
mal de vie, nous devons assumer pleinement nos responsabilités;
c’est là l’essence même de l’humanité.
(*) Docteur en
microélectronique
Maître de
recherche/CDTA
** L’adjectif qui convient le mieux aux
technologies dites de pointe : Biotechnologie, Matériaux nouveaux
et Microélectronique/Information semblait être «universelles». En
effet, il a été adopté dans un rapport de l’OCDE (OCDE, 1988) ;
Nouvelles technologies : une stratégie socioéconomique pour les
années 1990, Paris). Selon cette définition, une technologie
universelle ou un système de technologie universel consiste en une
famille de technologies interdépendantes qui a de larges impacts sur
beaucoup d’autres systèmes technologiques.
Références :
Microélectronique et Nanotechnologies :
Le mythe, la réalité et le reste
MT Belaroussi, L’Authentique, 9, 10 et
13 mai 2007
De la pensée à l’action : La personne
au cœur du changement social
Brian K. Murphy, Les éditions
écosociété, Montréal, 2001
L’alternative : Changer le monde et la
vie
R. Garaudy, Libertés 2000, Editions
Robert Laffont, 1972
Pour une politique de recherche
véritable
MT Belaroussi, L’Expression, 19 juin
2005
Plan de développement national :
Exogène ou Endogène ?
MT Belaroussi, El Watan, 4 octobre 2005
Science et Technologie et Développement national : entre la
certitude et l’illusion MT Belaroussi, Quotidien d’Oran, 23 juillet
2006 Sciences, Technologie et Développement endogène en Afrique :
Tendances, problèmes et perspectives. Castafrica II - Unesco -
Juillet 1987
Méthodes de programmation applicables à
l’orientation et à la gestion de la R&D nationale
P.F - Tenière - Buchot et
Y. de Hemptinne
Études et documents de politiques
scientifiques - UNESCO, n° 68
L’homme cet inconnu
(*) Docteur en microélectronique Maître
de recherche/CDTA
Carrel, Prix Nobel de médecine, Paris
Librairie Plon, 1935
La vérité politique et la politique de
la vérité
Manuel de Diéguez, 4 août 2001
(http://www.dieguez-philosophe.com/)
La nécessité absolue d’action
M.T. Belaroussi, L’Authentique 19 avril
2006.
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