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Science et inconscience

La désinvolture et l’irresponsabilité

d’un système

- «La disposition et l’aptitude  à mentir sont peut-être l’arme la plus puissante de l’arsenal de l’oppression et de l’injustice. Tous ceux qui détiennent la richesse et le pouvoir ont acquis leurs privilèges et les protègent en trompant les plus démunis, à qui ils interdisent pourtant de mentir. Le rôle officiel des politiciens et des bureaucrates consiste à mentir et à dissimuler la vérité.»

Brian K. Murphy

- «On entre plus profondément dans l’âme des peuples et dans l’histoire des sociétés humaines par la voie littéraire que par la voie politique»

Victor Hugo

 

Cet article tentera de mettre davantage en lumière les principaux obstacles qui entravent la prise de conscience des possibilités et des opportunités qui s’offrent à nous, nécessaires au changement social. Ceux qui permettront à l’Algérie de faire un choix judicieux, la nécessité de choisir une seule voie parmi celles qui se présentent, celle susceptible de lui redonner la vie.

 

Par Dr Mohand Tahar Belaroussi (*)

 

Le siècle qui s’ouvre devant nous, le millénaire même, représente en termes d’évolution une époque unique dans l’histoire de l’humanité. Depuis un demi- siècle, comme nous l’avons illustré ailleurs, les technologies évoluent plus rapidement que les générations humaines. L’individu devient ainsi l’élément stable de cette équation Homme-Technologie-Environnement. C’est à la fois une chance exceptionnelle, comme un rendez-vous avec le destin, et une menace impalpable mais bien réelle.

La chance, c’est la possibilité d’un développement harmonieux et durable en tirant avantage des opportunités et des possibilités qui s’offrent à nous à travers l’exploitation des technologies universelles. La menace, c’est le risque, faute de sens et d’idées, de nous conduire vers des abîmes ; parce qu’on y avance en aveugle et à tâtons.

L’ignorance est-elle responsable ?

Cette chance, nous la saisirons si nous sommes capables de comprendre les évènements qui se produisent dans le monde. Si complexes que nous n’en saisissons qu’incomplètement les causes et qu’il est pratiquement impossible d’en comprendre les enjeux tant qu’on n’a pas pénétré le mystère qui en est derrière où tout deviendrait clair. Il dévoile alors, comme l’a démontré la précédente contribution, sous sa simplicité, une stupéfiante complexité. Et cette complexité est d’autant plus grande que notre capacité de saisir les éléments et interactions qui sont impliqués dans le processus complexe du développement n’est féconde qu’associée à d’autres aspects tels que le sens moral, le sens affectif, le sens esthétique, la volonté, la rationalité et l’imagination. C’est cependant cette complexité extrême qui est la cause principale de notre ignorance. Nous ne saurons avoir prise sur notre propre vie, ce qui a miné depuis notre indépendance, et mine aujourd’hui notre sentiment de sécurité et par conséquent notre santé et notre souveraineté.

Etre moderne

Nous autres, Algériens en tant qu’êtres humains, sommes des agents créatifs capables, grâce à notre conscience et à la science, de façonner notre avenir et notre destinée. Nous pouvons choisir de changer, et agir en fonction de ce choix pour créer le monde auquel nous aspirons. C’est cette capacité d’agir sur nous-mêmes, sur notre environnement et sur nos conditions de vie, et d’interagir avec les autres, par notre pensée, notre volonté et notre choix, qui fait de nous des êtres vivants libres véritablement humains. Et c’est ce choix qui exprimerait le sens de nos responsabilités : le souci de faire prévaloir les intérêts à long terme de la nation sur la gestion exclusive des urgences et les intérêts personnels; et celui de ne pas trahir ceux qui se sont sacrifiés pour libérer notre pays. En agissant ainsi, nous restons fidèles à la vision sociale qui a inspiré la révolution de Libération nationale. Sachant qu’elle-même est restée fidèle à ses valeurs authentiques de l’Islam dont elle avait tiré le plus pur de son essence et les éléments les plus forts de son action. Il s’agit d’une vérité simple, aussi simple que de comprendre ce qu’exprime fort bien Jean Jaurès, que rester fidèle, c’est transmettre, du foyer des ancêtres, non la cendre, mais la flamme, et que c’est en allant vers la mer qu’un fleuve reste fidèle à sa source. Refuser d’accepter ce postulat serait se couper de sa source et priver sa population de toute perspective réelle.

Dans cette perspective, si nous nous identifions dans ce processus ascendant et évolutif inspiré par nos valeurs, nous nous libérons de notre disposition à l’inertie et au fatalisme. Nous surmontons notre sentiment d’impuissance et de désespoir. Ce qui est indispensable maintenant de faire, aidant à la prise de conscience, c’est d’éclairer le but à notre marche errante pour une vie décente en relation avec les idées nouvelles qui se présentent, de montrer qu’il est possible de l’atteindre et de réfléchir aux mesures intermédiaires qui créeront les conditions qu’exigent celles de la vie moderne pour un véritable développement national. Des conditions permettant à chacun d’y jouer un rôle actif et créatif, et d’y prendre à la fois conscience de son indépendance et de son interdépendance à l’égard des autres pour un développement durable et solidaire dans un monde globalisé. Pour le bon fonctionnement de l’ensemble, l’individu et la société doivent former un tout. C’est là, le sens le plus noble de la politique, celle de la volonté de créer une société à visage humain. A la vérité, ce qui doit être modernisé, ce n’est pas l’Islam, c’est la politique, les institutions et la société enlisée dans l’immobilisme où la politique du gouvernement enlise la nation dans l’inertie.

La vérité politique ou la politique de la vérité ?

A titre d’illustration de l’aspect politique, le plus évident, le plus irrationnel et le plus dénoncé, c’est le projet de loi modifiant et complétant la loi n° 98-11 du 22 août  1998 portant loi d’orientation et de programme à projection quinquennale sur la recherche scientifique et le développement technologique examiné et adopté par le Conseil des ministres qui s’est réuni le 14 mai 2007. Celui-ci, comme nous l’avons souligné ailleurs, est plus que jamais déphasé par rapport à la réalité en poursuivant un but illusoire, de faire de la recherche une action isolée et de surcroît avec un personnel manquant de l’expérience d’ordre managérial. En effet, il semble quand même très paradoxal de parler encore une fois de l’orientation de quelque chose qui n’existe pas. Si la recherche n’a pas évolué beaucoup en Algérie, c’est essentiellement parce que nos politiques se préoccupent davantage des aspects juridiques du secteur et est étroitement calquée sur des textes de la Loi française. En plus, il y a lieu d’évoquer cette attitude de nos politiques, dont l’élément crucial est toujours le pourcentage X du PNB qu’il faut s’efforcer de consacrer à la recherche pour imiter les pays avancés. Ce sont des attitudes d’esprit qu’il faut changer pour que l’effort autonome de la recherche puisse conduire à des résultats décisifs, ceci n’est possible que si l’ensemble de la démarche du processus d’innovation – c’est-à-dire la séquence Recherche-Développement-Industrialisation-Commercialisation – est vécue concrètement de bout en bout, au moins dans quelques domaines choisis pour l’impact qu’ils peuvent avoir sur la mutation à accomplir dans les structures économiques et sociales à travers l’émergence de technologies originales et adaptées. Cependant, n’avons-nous pas souligné déjà, de la nécessité d’un changement d’orientation stratégique en Science et Technologie par l’édification d’un potentiel national à la pointe des connaissances dans certains segments des secteurs des technologies universelles ? Disposons-nous d’un inventaire exhaustif et fiable de notre potentiel scientifique et technologique, c’est-à-dire de l’ensemble des ressources disponibles aux fins d’étude de tous les problèmes que pose l’application de la Science et la Technologie ? La disponibilité de ces informations est indispensable pour apprécier les forces et les faiblesses du système de recherche, déceler les inadaptations et les déséquilibres, évaluer la cohérence interne et externe des activités de recherche, et apprécier les activités de recherche des universités, des établissements de recherche et des services scientifiques et techniques. Ce n’est que lorsque nous disposons de ces informations que les responsables peuvent résoudre les problèmes d’organisation, orienter efficacement l’effort de recherche, définir les mesures propres à favoriser le développement de la Science et de la Technologie dans notre pays, en un mot, formuler une politique en fonction de nos choix stratégiques. En un langage très concret, lorsqu’une action politique est conçue suivant le principe de facilité et avec une pensée déficiente, l’action est aveugle, incohérente et stérile. L’autre problème majeur est la pénurie, pour ne pas dire absence de personnels de planification, d’organisation et de gestion des activités scientifiques et technologiques et leur intégration dans le plan national de développement. Autrement dit, les spécialistes capables de décrire et d’évaluer le potentiel scientifique et technologique dans son évolution ultérieure, d’anticiper le changement des techniques de production et de tous les éléments non matériels (connaissances fondamentales, méthodes et procédés) qui sont associés au progrès technologique, d’adapter et d’optimiser les ressources au regard des objectifs à atteindre.

Il y a lieu de rappeler que c’est la prise de conscience de cet aspect fondamental, qui a dicté aux responsables des organismes directeurs de la politique scientifique et technologique et de ceux chargés de la Planification Economique en Asie et dans le pacifique de créer le réseau d’institutions pour la formation et la recherche dans le domaine de la gestion de la Science et de la Technologie STEPAN (Science and Technology Policy Asian Network) en 1988, qui faisait suite aux recommandations de la deuxième Conférence Castasia II (Manille, 1982). Dans ce contexte, il est à signaler qu’il y a eu deux conférences similaires des ministres chargés de l’application de la Science et de la Technologie en Afrique, organisées sous l’égide de l’Unesco,  CASTAFRICA I (Dakar, 1974) et CASTAFRICA II (Arusha, 1987) 7. La question qui mérite d’être posée ici est la suivante : Est-ce que dans notre pays, on a pris note des recommandations formulées dans les documents issus de ces conférences, analysé et pris, en conséquence, les mesures adéquates qui s’imposent ?

Dans ce contexte, il est utile de rappeler aux lecteurs quelques passages édifiants et significatifs de consultants de l’Unesco de renom international comme préalable primordial à l’élaboration de tout plan de développement national : «Il n’y a pas de plan, et d’une manière générale, de politique de la recherche s’il n’y a pas d’idées scientifiques et technologiques nouvelles et de volonté d’orientations originales de développement national pour leur donner des champs d’application possibles. Sans ces idées la démarche du cheminement intellectuel de la programmation n’est que bureaucratie stérile. Par contre, si des idées scientifiques et technologiques nouvelles se présentent, alors l’exercice de planification-programmation-budgétisation vise à leur donner corps et constitue un processus de valorisation raisonnée de ces idées. Le risque couru dans ce dernier cas, est un changement de structures, de modification des habitudes et de certaines relations entre les hommes et des intérêts qu’ils représentent. Si ce risque n’est pas couru, il est inutile d’élaborer une politique de la recherche véritable et d’entreprendre une procédure de la programmation».

Ceci dit, n’attend-on pas du secteur de la recherche de jouer un rôle déterminant et central dans le développement national ? Quand on sait l’incompétence, l’arrogance et le manque d’intérêt pour les questions scientifiques qui règne chez bon nombre de nos responsables politiques, on est en droit de souhaiter les écouter sur tant de questions soulevées et de décisions prises aussi dangereuses engageant notre avenir, celui de nos enfants et celui des générations à venir, mettant notre tissu économique et social davantage en péril. Des questions qui intéressent des millions de nos concitoyens et notre avenir ne peuvent pas être laissées sans réponse au moment où un véritable gouffre sépare les discours officiels de la réalité. C’est aussi contre ces abus de pouvoir, contre toutes ces incohérences et irresponsabilités de l’Etat dans la conduite de la politique de la recherche, que nous nous sommes révoltés il y a de cela plus de deux ans. C’est hélas, cette même défiance vis-à-vis du bon sens, qui inspire le projet de loi en discussion à l’Assemblée nationale. Devant cette situation, nous gardons tous un silence coupable, nous tolérons l’inacceptable qui se déroule sous nos yeux. Si nous fermons les yeux, nous ne pourrons inventer notre avenir : nous n’en serons que les dernières victimes. Invariablement, les gens supposent que la dénonciation d’une erreur équivaut à la découverte de la vérité comme le fait remarquer le journaliste et critique germano-américain Henry Louis Mencken – que l’erreur et la vérité sont simplement opposées –. Il n’en est rien. Après s’être guéri d’une erreur, le monde se tourne généralement vers une autre erreur, parfois pire que la première. Une erreur d’autant plus dangereuse qu’elle ne provoque aucun sentiment de révolte, qu’elle est acceptée aussi facilement par tous que l’emprisonnement de nos conditions de vie et la vie malsaine de nos villes et de nos institutions.

Dans un pays comme le nôtre, outre la consolidation des aspects d’ordre managérial et structurel, la recherche a plus besoin d’une cohérence scientifique au niveau national, y compris dans une perspective internationale. Cette cohésion ne peut être assurée que si l’orientation de la recherche nationale correspondrait à celle de la recherche au niveau mondial. Une vision stratégique étayée par une prospective fine de l’évolution des connaissances au niveau mondial devrait lui permettre d’investir là où des possibilités existent pour développer des capacités d’innovation à la mesure de notre potentiel, et qui aidera notre pays à accumuler une capacité technologique propre à le mettre en mesure, à terme, de couvrir ses besoins. Nous contribuerons ainsi à la résolution des problèmes les plus urgents qu’affronte notre société principalement ceux liés à l’éducation, à la formation et à l’enseignement supérieur. Un redéploiement des thématiques des laboratoires de recherche universitaires devrait se faire afin d’orienter l’ensemble du potentiel en amont de l’innovation, sur quelques créneaux des technologies universelles porteurs d’avenir. Et pour une meilleure visibilité, nous plaidons inlassablement pour des laboratoires qui puissent inscrire leurs travaux dans une perspective à court et moyen termes où la recherche fondamentale se rapproche du marché et une perspective à plus long terme dont l’objectif principal est le développement des connaissances dans un cadre de coopération internationale, a priori sans souci de leurs retombées.

La voie qui s’offre à nous n’est peut être pas évidente pour certains, et les raisons d’agir ne sont pas solidement établies. Ce constat nous fait obligation d’amorcer un débat de fond. Un vrai débat – grâce à un dialogue véritable et à la collaboration – porterait sur les enjeux, le sens, l’opportunité et le contenu des réformes elles-mêmes que nous jugeons indispensable pour sortir le pays de la crise qui se pérennise et s’éternise. Une fois cette décision prise, il nous est relativement facile de suivre cette voie, car le code qui la régit est clair et dissipera les contradictions, l’ambiguïté et le doute. C’est bien d’elle que viendront les retombées les plus fructueuses de demain. Mais l’essentiel, ce ne sont pas les résultats immédiats de nos actions, c’est le fait d’agir. Et il serait insensé, malsain, injuste et inhumain de ne pas réagir.

Principaux obstacles au changement et révolution authentique

Cependant, il apparaît clairement qu’un des principaux obstacles au changement social se trouve en nous-mêmes. Que nous n’avons pas simplement la volonté, la détermination et la foi pour lutter efficacement contre la cupidité, la dispersion, l’autoritarisme et l’irresponsabilité. En plus, même si la prise de conscience nécessaire au changement était répandue – et elle l’est beaucoup plus chez nos intellectuels qu’on le reconnaît généralement comme l’illustrent leurs analyses et leurs réflexions dans la presse quotidienne, pour qu’il y ait place à l’espoir – il est cependant extrêmement difficile de traduire cette prise de conscience en action sociale directe. Dans un contexte où il n’existe pas, à l’intérieur de la société, de structures sur lesquelles puisse s’appuyer cette transformation – où les structures en place entravent même le changement en profondeur –, reflètent, entretiennent, protègent et encouragent l’obéissance, la docilité, l’illusion et le fatalisme qui préservent le statu quo ; matériellement protecteur et rémunérateur.

Dans un tel milieu social qui inspire à tous l’irresponsabilité, la personne – celle qui pense, qui

observe et qui résonne – dont les comportements vont à l’encontre de l’irrationalité ambiante et s’éloignent des normes en vigueur, des fausses croyances, des idées reçues et des intérêts qui prévalent  – et c’est là une constante dans l’histoire – est systématiquement mise sous le boisseau. Elle est qualifiée de

«dépressive», de «perturbatrice», de «déséquilibrée», d’«anarchiste», voire carrément de «folle». Des sanctions pour la plupart informelles qu’elle subisse, perturbent notre besoin d’authenticité, d’identité et de rationalité et réduisent davantage l’exercice de la liberté particulièrement dans les domaines où les gens en ont plus besoin pour rester maîtres de leur vie et de leur créativité.

Mais à la lumière de notre courte expérience, nous avons le sentiment que la volonté d’évoluer et d’agir est entravée principalement par l’incertitude politique, les hésitations et la trahison des idéologies. Les nombreuses failles et incohérences de la réalité passent généralement inaperçues, et lorsqu’elles sont mises en lumière, deviennent gênantes, elles sont ignorées par le pouvoir, contournées ou reprises carrément à son compte. Dans cette situation, l’Etat expose sa loi, étouffe la conscience individuelle, détruit la personnalité et empêche le développement du sens critique, et lui substitue un appui aveugle au statu quo, présenté comme une réalité inexorable à laquelle tout le monde doit se soumettre. Et les forces de statu quo en sont conscientes et consacrent plus d’efforts à entretenir cette «psychologie de l’inertie» qu’à faire directement obstacle au changement. Dans ce contexte, quand nous y faisons face – particulièrement après plusieurs tentatives pour changer les choses – il entraîne souvent un sentiment d’impuissance. La tâche semble trop lourde. Quand nous éprouvons un tel sentiment de désespoir et d’échec, nous concluons que la démocratie telle que conçue avec un pluralisme politique et un gouvernement parlementaire de façade n’est qu’une tromperie pour masquer la réalité, et que la justice et l’équité sociale ne sont qu’une utopie. Le mode de fonctionnement de l’Etat serait plus juste et conforme plutôt à celui de «corporatisme» qu’à celui de la «démocratie».  Surtout, quand nous réaliserons que toutes les décisions essentielles de la vie individuelle et collective sont prises ailleurs par quelques dirigeants sans que nous y participions. Pour preuve, les récentes querelles de clocher politiques absurdes et stériles entre nos ex-décideurs sur la manière avec laquelle sont gérées les affaires de l’Etat dont les échos sont répercutés sur la place publique. Un spectacle qui aurait sans doute fait rire ceux qui savent comment cela fonctionne. Nous assistons à notre faillite morale, intellectuelle, politique et sociale. Comment dans une telle situation, l’individu lui-même assimilé à un simple figurant ne finirait pas par perdre confiance envers ses institutions dont l’allégeance au pouvoir n’est plus à démontrer. Et souvent, nous chercherons alors à échapper à la réalité par l’isolement ou par la fuite. Il s’agit là d’une seule réalité – la réalité des faits, pas celle des abstractions –. A ce sujet, Brian H. Murphy, militant, éducateur et écrivain canadien, fait l’observation suivante, qui s’applique à toutes les sociétés et à tous les pays, qu’il nous apparaît utile de le citer longuement:  «Dans toutes les sociétés, le pouvoir est centralisé et contrôlé par un système qui fait qu’une clique privilégiée détient toutes les ‘’réponses’’ (qui sont le capital et la garantie véritable de toute société) et formule aussi les questions. Les réponses viennent d’abord ; les questions ne servent qu’à justifier et à confirmer les réponses imposées. Les gardiens du savoir manipulent les questions pour imposer leurs réponses, protégeant ainsi leurs privilèges et leur pouvoir. Quiconque pose de nouvelles questions, ou des questions auxquelles cette clique ne peut répondre, est marginalisé, censuré, voire carrément écarté.

La personne qui réussit à poser ne serait-ce qu’une seule question qui éveille la conscience et l’imagination de la population ébranle le pouvoir établi et – momentanément du moins – rend la révolution possible». Le mal n’est donc pas irréparable et une telle révolution est loin d’être  impossible. Mais une révolution du type nouveau auquel nous aspirons, digne de celle de notre indépendance, sans esprit de revanche et de discrimination, n’a pas besoin de la violence pour se réaliser. Elle est efficace en elle-même; car elle est d’une clarté qui s’impose d’elle-même. Une révolution de ce type ne peut se définir seulement par le changement des structures et des hommes, mais aussi par le changement des modes de pensée et de comportement. Car le problème essentiel n’est pas celui de la violence et de la légalité de changement, mais de son contenu, de ses méthodes et de son orientation. La seule révolution authentique est celle qui permettra de nous conduire à accepter de faire un examen de conscience et à reconnaître qu’il faudrait bien de se rendre à l’évidence que le mal se trouvait en nous-mêmes. Celui d’être victimes des limites imposées par notre façon de penser, par notre manque d’imagination et de vision. Cette prise de conscience de nos lacunes et de nos possibilités insoupçonnées devrait déboucher naturellement sur notre volonté de l’exprimer en action sociale directe et concrète.

 

Car nous aurions franchi le seuil de la conscience, celui de nous ouvrir à tout un univers à portée de main où nous pouvions jouer un rôle actif et créatif. Un univers où la morosité, l’oisiveté, le désespoir, l’apathie, la léthargie et la lassitude céderont le pas aux langage, objectivité, connaissance, curiosité, apprentissage créatif, motivation intérieure, espoir, intention et libre choix. Et qu’il faudrait que tous ceux qui évaluent le temps de la conduite de la nation en fonction de leur propre durée sachent que cela ne pourrait que mener à un immense désarroi et à la banqueroute. Et qu’il est indispensable, dès à présent, de préparer les évènements futurs, de former les nouvelles générations aux conditions nouvelles d’existence pour la vie de demain, d’étendre notre horizon temporel au-delà de nous-mêmes. Autrement dit, plutôt qu’un plan de carrière, nous devons élaborer un véritable plan de développement national. Il s’agit donc essentiellement de définir et d’identifier les forces potentiellement capables de réaliser une mutation historique à ce tournant décisif de notre histoire, et d’assurer et d’inscrire dans la durée le bien-être des citoyens et de l’ensemble de la société.

Qu’est-ce qu’une décadence ?

Dans ce contexte, nous devrions connaître le mot de Paul Valéry, poète et essayiste français : «Nous autres, civilisations, savons désormais que nous sommes mortelles». L’Algérie parviendra-t-elle à redonner confiance et espoir à sa population et surtout à sa jeunesse en l’avenir, et saura-t-elle exercer sa liberté, grâce à la prise de conscience lucide et à la science où seule est possible la connaissance, à l’ultime chef-d’œuvre de la raison, celle de conduire le «Connais-toi» de Socrate jusqu’à la victoire de percer les secrets de la mort ? Sera-t-elle la première nation capable d’observer sa décadence, de la comprendre et de tenter d’y remédier ? Si elle réussissait à se redonner la vie, à vivre dans la plénitude et dans la joie, elle livrerait du moins à la mémoire du monde un document mémorable pour marquer l’histoire – le diagnostic de la face discrète d’une mort –. Comme quoi, nous ne sommes pas nés pour mourir, mais pour commencer. Et il faut dès à présent nous avancer. Pour renaître et grandir de nouveau, il faut nous lever et nous mettre en marche. Dès lors, nous commençons à distinguer à travers les brouillards de l’aube la voie de notre salut. De montrer ainsi que nous sommes bien vivants, grâce à cette lumière, celle qui permet de redonner la vie à notre existence dénuée de sens, de gravir les hauts sommets, d’éclairer notre intuition et notre imagination créatrice. Elle rejaillira de nouveau en nous comme autrefois, par la compréhension et la vraie méditation de ce verset coranique en symbiose féconde entre la foi et la raison ; à la vérité, dans la mort comme dans la vie, la dualité entre la foi et la raison, comme le corps et la conscience, quoique distincts, sont inséparables et indissociables : «Est-ce que celui qui était mort et que Nous avons ramené à la vie et à qui Nous avons assigné une lumière grâce à laquelle il marche parmi les gens, est pareil à celui qui est dans les ténèbres sans pouvoir en sortir ?...» Sourate VI, Verset 122. Elle serait l’inspiratrice de ceux qui auront la tâche de conduire l’humanité à une vraie civilisation. Nous devons nous contenter d’avoir d’elle, et qui est essentiel, un concept opérationnel comme précurseur de la pensée nouvelle et universelle.

Le véritable défi

Enfin, une chose est claire : la situation actuelle ne saurait durer. Ou bien, nous resterons des morts vivants, incapables de réaliser notre potentiel individuel et collectif susceptible de nous faire accéder à une autre réalité sociale faute d’y apporter de profonds changements ; ce serait alors faillir à un nouvel engagement de la part de nos dirigeants, et pour rappel, risquerait de compromettre pour plusieurs décennies encore l’avenir de l’Algérie, car le désordre psychologique sera tel et les conséquences d’un tel échec, en plus de porter les germes d’une profonde désillusion au niveau de sa population, risque d’offrir un prétexte de plus à une dépendance et à une domination accrue de notre pays. Et déjà les pointes commencent à s’en faire sentir, et l’illustration la plus immédiate est fournie par le cinglant désaveu infligé par les citoyens principalement les plus jeunes à ses dirigeants à travers le taux historique d’abstention enregistré lors des élections législatives du 17 mai dernier, et celle qui est fournie par l’émigration clandestine où un nombre croissant de nos jeunes se jettent, chaque jour, à la mer dans une aventure suicidaire pour fuir leur misère. Ou bien, et c’est la possibilité que nous préconisons au-delà du conformisme, la situation irait en s’améliorant non pas par hasard, mais par l’engagement actif et déterminant des millions de nos concitoyens qui feront le choix de transformer leur vie et leur société. Ce choix ne peut s’opérer dans les sphères les plus élevées, par quelques dirigeants, mais il doit être le fait de tous afin d’ouvrir la voie à la solidarité, à la justice et à la libre expression du potentiel humain. Et nous serons bien vivants. Celui qui n’aura pas compris cela, n’aura rien compris au verset suivant : «Dieu ne change pas l’ordre social d’un peuple sans que ceux qui composent ce peuple ne changent ce qui est en eux» - Sourate VIII, Verset 53.

Voilà notre véritable défi. Et il revient à nous de le relever et à personne d’autre, et notre décision rejaillira sur toute l’humanité. Cependant, est-il possible de le relever ? La réponse est oui, le moment semble idéal, nous avons tout ce qu’il faut pour le faire dans une conjoncture favorable caractérisée par une économie mondiale ouverte et interdépendante, par une désagrégation de la chaîne de valeur dans les secteurs des technologies universelles et par une aisance financière. Nous avons des atouts, les ressources minérales et énergétiques. Nous avons la capacité humaine aussi bien locale qu’expatriée possédant des qualités ancestrales susceptibles de s’actualiser et d’accomplir ce miracle. Il y a plusieurs raisons de garder espoir et de l’entretenir. Aurons-nous la volonté ou la sagesse de les mettre à profit et, surtout le courage politique de passer à l’action ? Plutôt que de tourner le dos à une société en mal de vie, nous devons assumer pleinement nos responsabilités; c’est là l’essence même de l’humanité.  

 

(*) Docteur en microélectronique

Maître de recherche/CDTA

 

** L’adjectif qui convient le mieux aux technologies dites de pointe : Biotechnologie, Matériaux nouveaux et  Microélectronique/Information semblait être «universelles». En effet, il a été adopté dans un rapport de l’OCDE (OCDE, 1988) ; Nouvelles technologies : une stratégie socioéconomique pour les années 1990, Paris). Selon cette définition, une technologie universelle ou un système de technologie universel consiste en une famille de technologies interdépendantes qui a de larges impacts sur beaucoup d’autres systèmes technologiques.

 

Références :

Microélectronique et Nanotechnologies : Le mythe, la réalité et le reste

MT Belaroussi, L’Authentique, 9, 10 et 13 mai 2007

De la pensée à l’action : La personne au cœur du changement social

Brian K. Murphy, Les éditions écosociété, Montréal, 2001

L’alternative : Changer le monde et la vie

R. Garaudy, Libertés 2000, Editions Robert Laffont, 1972

Pour une politique de recherche véritable

MT Belaroussi, L’Expression, 19 juin 2005

Plan de développement national : Exogène ou Endogène ?

MT Belaroussi, El Watan, 4 octobre 2005 Science et Technologie et Développement national : entre la certitude et l’illusion MT Belaroussi, Quotidien d’Oran, 23 juillet 2006 Sciences, Technologie et Développement endogène en Afrique : Tendances, problèmes et perspectives. Castafrica II - Unesco - Juillet 1987

Méthodes de programmation applicables à l’orientation et à la gestion de la R&D nationale

            P.F - Tenière - Buchot et Y. de Hemptinne

Études et documents de politiques scientifiques - UNESCO, n° 68

L’homme cet inconnu

 

(*) Docteur en microélectronique Maître de recherche/CDTA

Carrel, Prix Nobel de médecine, Paris Librairie Plon, 1935

La vérité politique et la politique de la vérité

Manuel de Diéguez, 4 août 2001

(http://www.dieguez-philosophe.com/)

La nécessité absolue d’action

M.T. Belaroussi, L’Authentique 19 avril 2006.

 

 

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