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Sahara Occidental: 32 ans d'exil et de lutte

La légalité internationale n'est pas une utopie

Le Conseil de Sécurité de l'ONU a adopté le 30 avril dernier la résolution 1754 appelant le Maroc et la République Arabe Sahraouie Démocratique (FPOLISARIO) à des négociations pour parvenir à une solution politique définitive à la question du Sahara. Dans le cadre de la mise en oeuvre de cette résolution, le Secrétaire Général a invité l'ensemble des parties à un premier round de négociations les 18 et 19 juin 2007 à Manhasset, dans la banlieue de New York.

 

par Luis Portillo Pasqual del Riquelme

Le 30 avril 2007 a été publié, dans les pages Opinion du quotidien EL PAIS (Madrid), un article de Bernabé Lopez Garcia intitulé « Ajourner l'utopie, défendre la dignité », qui, dans son essence, justifiait la position du gouvernement marocain sur le futur du Sahara Occidental. L'auteur argumentait que l'offre marocaine constitue aujourd'hui une opportunité historique unique pour que le peuple sahraoui s'intègre au Maroc, dans une région à autonomie limitée, comparant les concessions que le PCE (Parti communiste d’Espagne) fit au début de notre transition à la démocratie à celles que, à son avis, devrait faire maintenant le Front Polisario, abandonnant ainsi son droit à l'indépendance (comme utopique), ce qui permettrait aux Sahraouis d'en finir avec la diaspora, l'exil, la souffrance et de vivre dans la dignité.

 

A mon avis, cet exposé, en plus d'être un simple reprise des thèses marocaines, élude des questions fondamentales et contient des arguments qui ne s'ajustent pas à la réalité, comme je le signale ci-après.

1.  C'est une erreur de comparer la situation de l'Espagne et du PCE, au début de notre transition, avec celle du Front Polisario et d'un Maroc envahisseur qui a prétendu annexer de facto un territoire sur lequel il ne détient aucun titre de souveraineté (Cour Internationale de Justice: « Affaire relative au Sahara Occidental. Opinion consultative du 16 octobre 1975 » (http://www.icj-cij.org/). Entre autres différences notables (un Front de Libération National est beaucoup plus qu'un parti), le PCE appartient à une même nation, alors que le Maroc a envahi et occupé, illégalement et illégitimement, un territoire étranger. Ce sont deux situations qui n'ont rien à voir et la comparaison, en conséquence, ne peut être soutenue.

2.  La crédibilité des gouvernants marocains dans le contentieux du Sahara est nulle. L'armée marocaine a bombardé avec du napalm et du phosphore blanc les Sahraouis, obligeant la plus grande partie de la population ayant survécu au génocide- toujours impuni à ce jour - à l'exode et au refuge forcé dans le désert algérien (Carlos Jimenez Villarejo, « Genocidio en el Sahara », El Periodico, 2/4/2007; Tomas Barbulo, « La historia prohibida del Sahara Español », Destino, Barcelona, 2002). Dans la province alors encore espagnole, le Maroc impulsa une seconde colonisation - dans le dernier tiers du XXe siècle!- faisant échouer en même temps le processus décolonisateur espagnol, requis par l'ONU. Le Maroc a défié la légalité internationale et a fait obstruction systématique à la solution internationalement reconnue pour ces processus (le référendum d'autodétermination); et après une guerre de 16 ans contre le peuple sahraoui et avoir défait tous les plans proposés par l'ONU, il fait maintenant l'offre unilatérale, au Front Polisario -représentant légitime du peuple sahraoui- de négocier une autonomie limitée sur la base, non négociable, de la maroquinité du territoire, sans place, évidemment, pour l'autodétermination et l'indépendance (dont les avantages et bénéfices ont fait l'objet d'études sérieuses, comme celle du professeur de Droit Constitutionnel Carlos Ruiz Miguel, « Sahara Occidental : Independencia, paz y seguridad », Cuadernos de Pensamiento Politico n° 12, 2006, http://web.usc.es:~ruizmi).

3.  Après tant de temps (32 ans), tant d'engagements non tenus, tant de crocs-en jambe au processus décolonisateur, le Maroc continue de miser sur sa politique des faits accomplis: ce qui se négociera entre les Parties sera, comme maximum, quelques conditions de la prétendue autonomie et du processus correspondant; le peuple sahraoui n'aurait qu'à accepter et souffrir, d'entrée, la soumission et l'annexion au Maroc. Est-ce cela que Bernabé Lopez appelle « défendre la dignité » ? N'est-il pas établi dans la Charte des Nations Unies que la solution aux problèmes de décolonisation est le référendum d'autodétermination avec toutes les options ouvertes ? (www.un.org/spanish/). Que ferions-nous nous Espagnols dans une hypothèse similaire, à savoir, si « eux » (les Sahraouis) étaient les Espagnols et « nous » (les Espagnols), nous étions les Sahraouis et étions dans leur situation ? Qu'avons-nous fait quand les troupes napoléoniennes nous envahirent ? Avons-nous renoncé à notre indépendance ? Avons-nous laissé bafouer notre dignité ? Non; le peuple espagnol s'est levé, a combattu et expulsé l'envahisseur, avec les conséquences immortalisées par Francisco de Goya dans Les fusillés du trois mai. Aujourd'hui, plusieurs de ces patriotes sont honorés comme des héros dans le cimetière de la Florida à Madrid.

4.  Précisément parce que le Maroc a refusé aux Sahraouis -premièrement avec l'invasion et l'occupation et ensuite avec la transgression systématique de la légalité internationale »- la réalisation de ce que maintenant on prétend qualifier d'utopie, le peuple sahraoui n'a pas eu d'autre issue pour défendre sa dignité et sa survie comme peuple que de se proclamer République Arabe Sahraouie Démocratique (RASD) en exil, reconnue déjà par plus de 80 pays. Et, depuis la déclaration de cessez-le-feu en 1991, sous les auspices de l'ONU, la RASD a opté pour la voie pacifique afin de procurer à son peuple un futur légitime et digne, qui passe nécessairement par le droit inaliénable à l'autodétermination.

5.  Il n' « y  a pas sur la table deux projets cohérents qui reconnaissent le droit à l'autogouvernement du peuple sahraoui ». Le document présenté au mois d'avril dernier par le Front Polisario au Secrétaire Général de l'ONU, pour son débat au Conseil de Sécurité, a pour titre « Proposition du Front Polisario pour une solution politique mutuellement acceptable qui assure l'autodétermination du peuple du Sahara Occidental ». En revanche, le titre du document présenté par le Maroc est bien différent: « Initiative d'autonomie pour la région du Sahara. » La proposition du Front Polisario affirme et défend la légalité internationale avalisée par les résolutions des Nations Unies, alors que le projet du Maroc la nie et plus encore, la mutile considérablement. Déjà en avril 2006, dans son Rapport au Conseil de Sécurité, le Secrétaire Général de l'ONU disait textuellement (S/2006/249, point 37): « Dans les consultations bilatérales faite par mon Envoyé Spécial [....], le Front Polisario rappelait qu'en aucun cas il ne négociera aucun type d'autonomie sous la souveraineté du Maroc. Mon Envoyé Spécial a expliqué [...] qu'il avait parlé de négociations sans conditions préalables afin d'aboutir à une solution politique juste, durable et mutuellement acceptable qui permettrait la libre détermination de la population du Sahara Occidental. Le Conseil de Sécurité ne pourrait pas inviter les parties à négocier sur une autonomie du Sahara Occidental sous la souveraineté du Maroc, étant donné que cela impliquerait la reconnaissance de la souveraineté du Maroc sur le Sahara Occidental, chose qui est hors de propos, étant donné qu'aucun État membre des Nations Unies n'a reconnu cette souveraineté. Et dans la -jusqu'à maintenant- dernière Résolution du Conseil de Sécurité, du 30 avril dernier (S/RES/1754) « les parties sont exhortées à entamer des négociations de bonne foi sans conditions préalables [...] afin de déboucher sur une solution politique juste, durable et mutuellement acceptable qui conduise à la libre détermination du peuple du Sahara Occidental ».

6.  La légalité internationale est - avec toutes ses déficiences »  -l'ensemble de normes que les humains se sont données comme cadre de vie en commun, pour vivre en paix et résoudre les conflits par la voie pacifique. Mais encore faut-il la respecter et l'appliquer. Le Maroc ne la respecte pas (conformément aux dispositions du Chapitre VI de la Charte des Nations Unies) et la communauté internationale ne fait pas suffisamment pression pour l'appliquer (conformément au Chapitre VII). Comme le souligne Bernabé Lopez, « la légalité internationale est un cadre pour assurer le respect des droits des peuples ». Mais respecte t-on les légitimes droits du peuple sahraoui ? Est-ce que se sont les Sahraouis qui auraient violé les droits du peuple marocain ? Si la RASD avait envahi et occupé le Maroc, comment aurait réagi la communauté internationale ? Le cas du Koweït - celui aussi du Timor- sont bien proches dans le temps. Restent les spéculation à ce sujet.

7.  Si le Maroc a fait systématiquement obstruction à un référendum transparent et juste c'est parce que ses gouvernants craignent de le perdre. Ils nient ainsi, d'avance, la supprimant de la réalité, la prétendue utopie (la légalité internationale et l'indépendance) dont parle Bernabé Lopez, en même temps qu'ils maintiennent le peuple sahraoui dans la plus indigne des conditions de vie, l'exil et la misère (www.umdraiga.com). Ils espèrent ainsi gagner du temps, épuiser et démoraliser les Sahraouis, aliéner la mémoire historique des jeunes générations, vaincre par exténuation tout un peuple, avec la vaine espérance que, finalement, ils succomberont et accepteront ce qui leur est fait, noyés dans les contradictions que les obstacles injustes génèrent.

8. Le Maroc n'a pas durant plus de 30 ans pratiqué la politique de l'autruche, comme le soutient notre auteur, mais la politique de la terre brûlée, des faits accomplis, depuis déjà la tristement célèbre Marche verte (d'une population civile excitée et manipulée, d'un côté, et de tanks, d'avions et de troupes de l'autre), ourdie sous le conseil stratégique d'Henry Kissinger. Et l'Espagne et la communauté internationale ont laissé faire, regardant ailleurs, absorbées par d'autre affaires plus rentables et une vision myope, à courte vue, qui n'a que trop duré et qui est devenue insupportable.

9.  Le droit à l'autodétermination ne présuppose pas, obligatoirement et nécessairement, l'indépendance. Comme le souligne explicitement et textuellement le point 8 de la Proposition sahraouie, « Le Front Polisario s'engage aussi à accepter les résultats du référendum, quels qu'ils soient, et à négocier avec le Royaume du Maroc, sous les auspices des Nations unies, les garanties qu'il est disposé à accorder à la population marocaine résidente dans le Sahara Occidental durant 10 années, ainsi qu'au Royaume de Maroc sur les aspects politiques, économiques et de sécurité, au cas où le référendum d'autodétermination s'achève par l'indépendance » (www.ambrasd.org/ES/infos/2007/abril/propuestaPoliabril07.html).

10. Si maintenant, dans ces moments, soufflent des vents nouveaux, c'est parce que l'élite gouvernante au Maroc a joué ses dernières cartes, parce que le peuple sahraoui a su résister dignement et maintenir son ferme respect de la légalité internationale (qui n'est pas une utopie), tissant un dense réseau de solidarité entre tous les peuples et portant sa cause dans tous les coins du monde. Et parce que la société civile- et non seulement les gouvernants - réclame, toujours plus, le respect et l'application de la légalité internationale.

 

Luis Portillo Pasqual del Riquelme

est docteur en Sciences Economiques et ex-professeur de Structure

et Institutions Économiques à l'Université Autonome de Madrid.

 

Traduit de l'espagnol par Gérard Jugant et révisé par Fausto Giudice, membres de Tlaxcala (http://www.tlaxcala.es), le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique.



 

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