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Mines
anti-personnel
Les non-dits
de l’Histoire
Il est clair que
lorsqu’on coupe les mains et les pieds de quelqu’un, il ne faut pas
s’attendre à les voir repousser, quelle que soit la durée du
calvaire !
Par Dj.-E.
Belkaïd
Journée mémorable
entre toutes, Le 20 Octobre 2007, un officier français s’est rendu à
Alger pour remettre à son homologue algérien la carte des lieux et
endroits où ses parents ou aînés ont caché sous terre et disséminé
tout le long de nos frontières Est et Ouest des mines anti
personnel, censées barrer la route à la Révolution Algérienne de
Libération Nationale ! Quelle bravoure ! Quelle générosité ! Quelle
grandeur d’âme ! On serait plutôt tenté de dire : quelle misère,
quelle petitesse, quelle mesquinerie, quelle bassesse ! Le geste
aurait eu quelque signification honorable s’il avait eu lieu le 20
mars 1962, au lendemain du cessez-le-feu, ou au plus tard le 5
juillet, à l’occasion de l’Indépendance ! Mais c’eût été reconnaître
dans les faits, concrètement, cette indépendance.
La rétention
criminelle des plans permettant de localiser les mines anti-
personnel a malheureusement duré quarante-cinq ans, et ce n’est que
maintenant que l’on prétend «réparer», après avoir continué à
éliminer et à estropier des centaines d’innocents qui n’étaient plus
en guerre ! Abstraction faite du crime contre l’humanité d’avoir
recouru de manière aussi massive et globale à de tels procédés
d’extermination et d’amputation qui n’ont certes rien à envier aux
procédés similaires attribués à d’autres, en d’autres lieux, et que
certains ont osé mettre en doute, en tout ou en partie.
Ici point de
doute, pas l’ombre d’une suspicion, c’est la certitude absolue,
confirmée non seulement par l’existence des victimes estropiées
d’hier et encore d’aujourd’hui, mais la confirmation est
officiellement soulignée par un officier français qui ose remettre,
la tête haute, l’une des armes de la perpétuation du crime. A froid
et froidement, après mûre réflexion d’un demi-siècle. A supposer que
cette arme ne soit pas à double tranchant, après tout ce temps,
truquée et truffée de fausses pistes, l’avenir nous le dira. Un
début de réparation eût voulu la reconnaissance officielle, au plus
haut niveau, de l’ensemble du crime colonial de cent trente-deux ans
et dont les effets non seulement perdurent mais certains effets sont
irréversibles, et c’est ce qui était certainement voulu.
L’on ne peut
écarter à la légère l’hypothèse de cette volonté délibérée de faire
dans l’irréversible, au vu de la gravité des handicaps en tous
genres et dans tous les domaines qui persistent ou s’amplifient
après un demi-siècle d’efforts surhumains et de soins acharnés
prodigués par les rares rescapés, minoritaires miraculés de la
grande catastrophe, travailleurs anonymes parfois suivis par leurs
éphèbes tout autant isolés ou minorés, mais décidés à survivre et à
imposer l’espoir. Il ne s’agit pas seulement de «séquelles» mais
d’amputations irréparables et indélébiles. Il est clair que
lorsqu’on coupe les mains et les pieds de quelqu’un, il ne faut pas
s’attendre à les voir repousser, quelle que soit la durée du
calvaire !
De même qu’il est
impensable de supposer que les criminels n’aient pas songé un seul
instant à la durabilité indéterminée ou à la nécessaire pérennité de
leurs crimes, en laissant derrière eux une terre brûlée, un peuple
totalement analphabète et surtout sans aucun métier ni savoir-faire
lui permettant de renaître. Pour la clarté de l’analyse, mettons de
côté l’acharnement des soldats – drôles de soldats qui ne savent
vaincre que par bombardements au napalm contre des villages où il
n’y a plus que des civils, vieillards, femmes et enfants –
négligeons leur fanatisme, oublions leur haine inspirée par le
conditionnement, l’ignorance et la peur, face à l’héroïsme et la
témérité propres aux combattants de justes causes. Voyons plutôt ce
qui se passe aujourd’hui avec les archives de l’Histoire de notre
pays. Voyons le comportement de la France officielle – que tous les
Algériens savent distinguer de leurs amis français – voyons ce
qu’elle fait de notre mémoire. Pas seulement en ne remettant pas nos
archives — «La bibliothèque nationale de l’Algérie est dans la
mémoire du peuple» selon Mohamed Dib – les colonialistes
civilisateurs bien intentionnés ont eu assez de temps pour les
trafiquer et les tronquer à leur façon bien connue pour en faire des
mines anti-personnel. Ils ont eu assez de temps pour brûler les
documents les plus compromettants pour eux et les plus éclairants
pour nous, comme ils ont eu le temps durant toute l’occupation
«civilisatrice» d’effacer notre mémoire. Malgré cela, ils persistent
à les garder comme si nous étions toujours en guerre ou en état de
belligérance !
Pour justifier
cette grave rétention, il est inutile d’invoquer les timides
autorisations de prendre la photocopie de quelques documents peu
compromettants, judicieusement triés à l’avance. Comment justifier
la non-remise des pièces originales, sauf exceptions au
compte-gouttes, de documents qui devraient, s’il y avait un début de
justice, faire l’objet de négociations au cas par cas entre
historiens politiques des deux pays, puisque l’argument fallacieux
«d’Histoire commune» a été utilisé pour ne rien nous rendre? Comment
les Algériens pourraient-ils sortir de leurs désorientations
gravissimes et leur manque de repères sans leurs archives, témoins
incontournables de leur Histoire et de leur mémoire ? Qu’en pensent
les ONG des Droits de l’Homme ? Pour ces tristes créatures,
sommes-nous seulement des hommes ? Comment peut-on produire des
historiens ou de l’Histoire sans archives ? L’amnésie n’est-elle pas
reconnue comme étant une forme de folie, source de suicide ou de
mort certaine ? N’a-t-on pas vu certains hurluberlus nouvelle vague,
c’est le cas de le dire quand ils vont se jeter dans les flots,
totalement inconscients, issus probablement de familles incultes ou
anciennement neutres face au malheur colonial, neutralisées ou
naturalisées par aliénation profonde ou par vénalité et complicité
satisfaite du colonialisme ? N’a-t-on pas vu toutes sortes d’ahuris
faire des reproches à ceux qui ont « «fait sortir la France» alors
qu’ils n’ont qu’une obsession parabolique, s’expatrier n’importe où
vers le nord ? N’a-t-on pas des «enseignants» qui ne savent pas un
traître mot de l’Histoire de leur pays ? Mieux, certains d’entre eux
n’hésitent-ils pas à qualifier de traître le plus grand homme du
19ème siècle, qui a combattu nuit et jour à cheval l’invasion
coloniale pendant dix-sept ans, jusqu’à ce qu’il fût trahi par les
mêmes tribus et familles dont les descendants espèrent vainement
ternir son image aujourd’hui ?
L’amnésie
collective ne serait-elle pas, elle aussi, en bonne place parmi les
facteurs déterminants des luttes intestines incessantes et des dix
ans de guerre anti-Etat et anti-nationale, anti-indépendantistes ?
Cette résistance nationale des Patriotes ne ressemble-t-elle pas à
une continuation ou reprise de la guerre pour l’indépendance, une
guerre néocoloniale sans présence directe des candidats à la
recolonisation et par l’intermédiaire de talibans qui n’ont rien à
envier à leurs prédécesseurs harkis de triste mémoire ? Comment se
fait-il que ces ennemis de la Nation portaient des armes plus
sophistiquées que celles de l’Armée nationale à laquelle les pays
industrialisés producteurs et vendeurs de ces armes refusaient la
vente et propageaient à tout vent leur intox du «kituki» sous
l’influence publicitaire des marques de moto japonaises à la mode?
Comment un pays qui a payé le prix le plus élevé de la libération de
tout un continent a-t-il pu être victime d’une contre-révolution
aussi atroce si ce n’était l’amnésie de toute une frange de la
population, amnésie aggravée délibérément par cette
contre-révolution dont l’un des buts majeurs était de ternir l’image
d’un peuple et de sa révolution, de le punir de l’avoir faite et de
faire regretter l’ancien occupant à bon nombre de ses imbéciles
préfabriqués par des «mèdèèris’» et des «jwèmaâ» transformés en
centres d’apprentissage de la violence et du crime organisé ? Cette
amnésie a fait de notre pays libéré une zone rétrograde dont les
voyous sont portés à regretter la libération.
Le Président
Boudiaf – ne serait-ce que par sa réapparition – mais surtout par
l’envergure de son sentiment patriotique, a fait reculer d’un cran
prodigieux l’amnésie en soufflant de toutes ses forces, venues des
tréfonds de notre Histoire gigantesque de lutte pour la liberté. Il
a soufflé sur les braises encore ardentes du patriotisme algérien
authentique et fait rejaillir la flamme dans le cœur d’une jeunesse
qui n’attendait et n’espérait que cela : le miracle d’être et
d’avoir été, d’appartenir à une noble lignée, à une espèce
impérissable d’Hommes Libres ! ll a été abattu par un voyou
écervelé, armé par d’autres voyous infiniment moins respectables que
les vrais voyous de la misère matérielle.
La misère morale
est la pire de toutes! Qui les a téléguidés et rémunérés ? Mais
l’Algérie est restée debout, en grande partie grâce à l’ANP,
globalement héritière de l’ALN, grâce à ses forces de sécurité et à
ses Patriotes, grâce aux Femmes d’avant-garde et aux Hommes dignes
de ce nom. Mais comment faire pour que ces Hommes et ces Femmes
soient au plus vite de plus en plus nombreux avant qu’il ne soit
trop tard ? Par quel miracle pourrions-nous surmonter et dépasser
toutes ces aliénations et ignominies sans la connaissance,
l’écriture et l’enseignement intelligent de notre Histoire
authentique et objective, avec sa grandeur et ses défaillances ? Par
quel argument sérieux pourrait-on nous convaincre que cette
ignorance déjà orchestrée de longue date à l’époque coloniale par le
feu, le silence et divers subterfuges, n’était pas et n’est pas
voulue par nos amis d’hier et d’aujourd’hui ? Comment peuvent-ils
tenter de faire croire que leur idée de traité d’amitié ne cache pas
une volonté évidente de nous mettre dans le même couffin que
d’anciens «protectorats», pas si lointains, non encore libérés de la
tutelle coloniale, auxquels ils font faire des progrès de vitrine en
TGV pour mieux cacher la vraie misère générale du peuple ? Comment
un officier supérieur, fût-il en lui-même – intuitu personae – un
respectable chef d’état-major des armées françaises, avec son allure
altière, fière et sincère de soldat mandaté par ses chefs
politiques, peut-il avoir l’audace, en toute bonne foi, là n’est pas
la question, de remettre à son homologue algérien, apparemment
satisfait, un soi-disant cadeau qui ne renferme peut-être rien
d’utile, jusqu’à preuve du contraire, d’autant plus que l’érosion a
certainement déplacé des bombes plantées à partir de 1956 ? Pour que
ce cadeau, pour le moins tardif, ne soit pas tout à fait rien, ni un
simple symbole accompagné d’autres ambitions, la question se pose de
savoir qui prendra en charge les frais, passés et actuels, de
déminage du terrain, ainsi que l’indemnisation des handicapés, au
moins ceux d’après-guerre, de pauvres bergers ou enfants pour la
plupart ? Faut-il se satisfaire de ce geste qui se veut plein de
grandeur et de coquetterie grandiose ? Faut-il se taire pour ne pas
fâcher le coq hexagonal, ni quelque lion d’ici, en espérant qu’un
beau jour le grand coq de France parviendra à surmonter ses
petitesses et renoncera à ses lois colonialistes et racistes qu’il
continue de pondre ? Peut-on espérer que le petit coq sans plume
grandira bientôt, qu’il fera des investissements équitables chez
nous et daignera nous rendre nos archives pour reconstruire la
mémoire de notre peuple ?
Peut-on continuer,
pour supporter la douleur, à s’auto-persuader sans cesse que tous
nos malheurs ne nous viennent que d’ailleurs, sans prendre en compte
la grande part qui nous vient des «nôtres» et de nous-mêmes, avec
nos inconséquences à vouloir ignorer les complicités internes ou les
acteurs directs des forfaitures les plus viles contre les intérêts
supérieurs de notre peuple? Ou bien est-on là à nous berner, à nous
bercer indéfiniment, pour nous endormir avec l’éternelle jolie
chanson : «Do...do, l’enfant do, l’enfant dormira peut-être, dodo,
l’enfant do, l’enfant grandira bien...tôt !» ??? Chacun aura compris
qu’aucune de ces questions ne se pose et n’est à poser, tant
l’évidence s’impose. Faut-il en rire ou sourire avec tristesse ? Un
début de réponse est dans le titre plus haut, la suite devrait bien
se trouver quelque part dans nos têtes !
Dj.-E. B.
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