Nous reproduisons textuellement des articles publiés à partir de 1990 dans différents journaux algériens, sous la plume de Aïssa Khelladi, en guise de témoignage journalistique sur une époque chargée de tous les espoirs et de tous les dangers. Ces articles de presse n’ont aucune autre prétention, sinon de restituer un regard à vif, parmi tant d’autres, sur un moment qualifié de tournant historique de notre pays. Plus que sur ce moment important pour tous, l’intérêt éventuel d’une telle démarche résiderait dans la manière avec laquelle un journaliste témoigne de son travail et, finalement, de lui-même. Un point de vue en somme, avec tout ce qui va avec.

 

Ecrits sur le vif

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Abdesselam et Kafi cohabitent
A quoi servent les morts ?

                   Par Aïssa Khelladi

 

 30/08/10

 

Abdesselam et Kafi cohabitent

A quoi servent les morts ?

Le président du HCE et le Chef du gouvernement veulent reprendre langue avec l'ex-FIS.

Il était une fois un pays où il n’existait que le FLN. Tous ceux qui voulaient lui disputer son autorité furent considérés comme des hors-la-loi. Au nom de ce parti, les dirigeants gouvernèrent comme ils l’entendaient, sans la moindre préoccupation de ce que pensait d’eux le petit peuple. Pendant vingt ans, les opposants ne sont pas arrivés à changer la situation. Après le FFS, le PRS, le PAGS, l’OST, le MDA, dernier en liste, n’a pu mieux faire que les autres. Alors, le bon petit peuple commença à s’organiser lui-même, principalement dans les mosquées. Et puisque le pouvoir entendait s’approprier toutes les légitimités, on se mit à le contester au nom de la seule qu’il ne pouvait trop revendiquer sans courir le risque de se remettre en cause lui-même, la légitimité religieuse. L’islamisme était né.

Dans ce pays où il n’existait officiellement que le FLN,  les islamistes étaient donc tout autant combattus qu’ils ne le sont aujourd’hui. Au même titre que les autres formes de «résistance», comme le mouvement revendicatif berbère. A la faveur d’une relative décantation politique articulée autour de l’émergence, au sein du pouvoir, d’une équipe de libéraux, les citoyens se sont mis à adopter des attitudes de défiance qui, de manifestations en manifestations, ont abouti aux drames d’Octobre 1988. Après octobre, pensait-on, les schémas classiques par lesquels était appréhendé le paysage politique algérien, allaient changer. Ni les baâthistes, ni le Hizb França ne convenaient désormais. S’il fallait dessiner une frontière représentative, ce sera celle des démocrates et des non-démocrates.

Démocrates ? Hélas, on ne s’improvise pas roi quand on n’a pas de royaume. Aux élections municipales de 1991, les islamistes (donc les non-démocrates) ont raflé la mise. Raz de marée… Et il aura fallu encore attendre les législatives de 1992 pour s’en rendre vraiment compte. Grosse amertume chez beaucoup : La démocratie à ce prix, merci bien!

Il faut tout revoir en fonction de la réalité. On appelle l’armée pour parer au plus pressé, et l’on se met à imaginer une nouvelle frontière. Etat républicain contre Etat islamique. Une formule mobilisatrice qui est censée faire taire les divergences et préserver un repère «consensuel» : Un Etat normal ...

Cependant tel n’est pas l’avis du FLN et du FFS, principaux concurrents du FIS. Pour le premier, il s’agit d’accepter la victoire islamiste conformément à la Constitution. Pour le second, il n’est question ni de celui-ci, Etat intégriste, ni de celui-là, Etat policier. Sa position devient si ambiguë qu’elle évacue tout simplement la réalité au profit d’un idéal.

Face à cette situation, on déplace, encore une fois, le tracé des frontières : l’arrivée de Boudiaf aidant, les règlements de compte anciens rejoignant les calculs d’aujourd’hui, on se met à fantasmer sur une poignée de patriotes intègres qui vont affronter la horde des traîtres tous genres confondus.

Ouvrons une parenthèse ici. Les écrits sont encore là pour témoigner au sujet de ceux qui ont appelé à l’interruption du processus électoral, après la victoire du FIS au premier tour. Le patriotisme consistait-il à revenir aux formes de gestions mêmes qui ont fait le lit de l’intégrisme (autoritarisme et centralisation) ou bien fallait-il poursuivre la démocratisation, quitte à en évacuer le FIS et ses semblables, étant entendu que la démocratisation constitue l’unique voie de salut pour un pays comme le nôtre ? Si le FLN ou le FFS avaient soutenu la démarche qui consistait à stopper les dégâts, peut-être aujourd’hui le débat aurait-il été autre.

Nous serions, par exemple, beaucoup plus préoccupés par les raisons fondamentales qui ont dénaturé la jeune expérience démocratique de notre pays; le rôle de nos principaux dirigeants (Chadli, Hamrouche et Ghozali) sur cet échec nous aurait paru plus clair. Nous aurions sans doute mieux compris pourquoi le pouvoir s’était acharné à faire participer aux législatives un FIS dont le Mejless Choura avait dit et répété qu’il n’en était pas question tant que ses chefs Abbassi et Benhadj demeuraient en prison, etc. etc.

Au lieu de cela, nous sommes réduits aujourd’hui à rêver d’une décennie rose d’où seraient exclus les «laïco assimilationnistes» de Belaïd Abdesselam ! Encore un mot. Les positions exprimées généralement par les uns et les autres ne sont que le reflet de leurs propres intérêts individuels. La réalité  est  toute  entière  entre  les mains d’autres forces, car la faute d’une classe politique démissionnaire, à un moment crucial de notre destin, l’armée est venue, face aux islamistes, combler le vide créé par l’attitude des démocrates. Fermons la parenthèse.

 

Exclusions

L’idéologie patriotique qui préfigurait la résurgence d’un nationalisme populiste, avec ses avatars baâthistes, était d’autant plus la bienvenue que l’adversaire islamiste prenait des formes inattendues : non content de déstabiliser l’Algérie, de l’intérieur, le FIS «internationalisait» son combat - avec l’aide, réelle ou supposée, de l’Iran, du Soudan et de notre ex-colonisatrice, la France. L’Algérie, du

«d’abord et avant tout», paraissait menacée dans ses fondements même. Après la série des troubles du vendredi, et les arrestations qui en résultèrent – ce que j’ai appelé la «guerre des mosquées» - le terrorisme prenait des formes alarmantes. On parla d’éradication au sens non pas idéologique (ce qui aurait été parfaitement compréhensible) mais physique du terme. Tout se passait comme si, par des applaudissements frénétiques, un groupe d’individus exploitait politiquement en sa faveur une mission d’Etat confiée à des institutions d’Etat, consistant à restaurer l’autorité de l’Etat. On a tout fait pour que le travail des services de sécurité, forcément impersonnels puisqu’ils relèvent de l’institutionnel, n’apparaisse plus que comme une entreprise politicienne.

Au moment où il fallait mener l’œuvre d’éradication par des approches politiques, culturelles, économiques, et multiplier les débats sur le phénomène islamiste pour dévoiler et dénoncer la nature de ses arguments, on a entrepris de réduire les enjeux posés à ce pays à des accrochages de rues ou de maquis. Chaque offensive menée par nos services était immédiatement détournée de ses objectifs et mise dans l’escarcelle de nos républicains du jour. On s’improvisera inquisiteurs pour savoir qui a omis d’applaudir. Ce faisant, et d’une certaine manière, on encouragea le terrorisme.

Et le chef du gouvernement d’esquisser la macabre comparaison des comptabilités entre un tremblement de terre en Inde et une émeute à Los Angeles ! Les voies du discours belaïdien sont impénétrables. Celles du HCE le sont davantage.

M.R. L’événement N° 111. Semaine du 28

au 06 mars 1993

 

Que s’est-il passé ?

Qu’a-t-il bien pu se passer entre le 14 janvier, le 18 février et le 21 du même mois ? Chacune de ces dates représente une étape : 14 janvier, M. Kafi prononce un discours moderniste, ferme et globalement clair quant à la démarche politique du HCE. Le 18, le Chef du gouvernement, dans une intervention marathonienne, tire sur tout ce qui bouge : partis, patronat, opposition, en appelle à une cohabitation avec les éléments de l’ex-FIS qui «ne souffrent pas de voir leur pays sombrer». Le 21 du même mois, M. Kafi, qu’on disait plus réservé, emboîte le pas à son Chef du gouvernement et annonce devant les anciens moudjahidine qu’il y a «trahison de l’Histoire et des constantes» - bigre ! Que s’est-il passé ? Au risque de décevoir et de ne plus retenir en haleine : les deux hommes ont pressenti que le rapport de force au sein du pouvoir chancelait et ont donné libre cours à leur nature première. A Kafi est le recours moral et historique. A Belaïd Abdesselam, avec sa réputation de gestionnaire, est le bulldozer.

C’est à l’Etat et à ses structures, en conséquence, de s’adapter à ces objectifs. Ce n’est décidément pas de proclamation de foi qu’on avait besoin mais de discernement. Et il ne faut plus s’étonner de découvrir des relents islamistes au pouvoir. Ce ne sont, certes, pas les velléités des uns et des autres qui dictent  aux  gouvernements  les choix à faire et les enjeux à privilégier, mais les rapports de force qui naissent et se développent à partir des situations que nous vivons. Demain, quand de nouvelles démarcations se préciseront, sous le poids des ambitions qui se trament, il ne restera plus alors au citoyen que d’être pour ceux qui le commandent (et de le dire haut et fort) ou d’être contre (et de se taire ou s’exiler). Situation de déjà vu. Et le tandem Kafi-Adbesselam nous y mène avec ses atermoiements. A dire avec un esprit de défi : que l’on fasse donc le décompte public des victimes du terrorisme, le jour d’après le discours du Chef du gouvernement. On serait édifié !

Après avoir usé et abusé de l’alibi terroriste, on entreprend aujourd’hui de le nier en le ravalant à un phénomène de simple banditisme. A quoi auront donc servi tous ces morts ?

 

 

 

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