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Abdesselam et
Kafi cohabitent
A quoi servent
les morts ?
Le président du
HCE et le Chef du gouvernement veulent reprendre langue avec
l'ex-FIS.
Il était une fois
un pays où il n’existait que le FLN. Tous ceux qui voulaient lui
disputer son autorité furent considérés comme des hors-la-loi. Au
nom de ce parti, les dirigeants gouvernèrent comme ils
l’entendaient, sans la moindre préoccupation de ce que pensait d’eux
le petit peuple. Pendant vingt ans, les opposants ne sont pas
arrivés à changer la situation. Après le FFS, le PRS, le PAGS, l’OST,
le MDA, dernier en liste, n’a pu mieux faire que les autres. Alors,
le bon petit peuple commença à s’organiser lui-même, principalement
dans les mosquées. Et puisque le pouvoir entendait s’approprier
toutes les légitimités, on se mit à le contester au nom de la seule
qu’il ne pouvait trop revendiquer sans courir le risque de se
remettre en cause lui-même, la légitimité religieuse. L’islamisme
était né.
Dans ce pays où il
n’existait officiellement que le FLN, les islamistes étaient donc
tout autant combattus qu’ils ne le sont aujourd’hui. Au même titre
que les autres formes de «résistance», comme le mouvement
revendicatif berbère. A la faveur d’une relative décantation
politique articulée autour de l’émergence, au sein du pouvoir, d’une
équipe de libéraux, les citoyens se sont mis à adopter des attitudes
de défiance qui, de manifestations en manifestations, ont abouti aux
drames d’Octobre 1988. Après octobre, pensait-on, les schémas
classiques par lesquels était appréhendé le paysage politique
algérien, allaient changer. Ni les baâthistes, ni le Hizb França ne
convenaient désormais. S’il fallait dessiner une frontière
représentative, ce sera celle des démocrates et des non-démocrates.
Démocrates ?
Hélas, on ne s’improvise pas roi quand on n’a pas de royaume. Aux
élections municipales de 1991, les islamistes (donc les
non-démocrates) ont raflé la mise. Raz de marée… Et il aura fallu
encore attendre les législatives de 1992 pour s’en rendre vraiment
compte. Grosse amertume chez beaucoup : La démocratie à ce prix,
merci bien!
Il faut tout
revoir en fonction de la réalité. On appelle l’armée pour parer au
plus pressé, et l’on se met à imaginer une nouvelle frontière. Etat
républicain contre Etat islamique. Une formule mobilisatrice qui est
censée faire taire les divergences et préserver un repère
«consensuel» : Un Etat normal ...
Cependant tel
n’est pas l’avis du FLN et du FFS, principaux concurrents du FIS.
Pour le premier, il s’agit d’accepter la victoire islamiste
conformément à la Constitution. Pour le second, il n’est question ni
de celui-ci, Etat intégriste, ni de celui-là, Etat policier. Sa
position devient si ambiguë qu’elle évacue tout simplement la
réalité au profit d’un idéal.
Face à cette
situation, on déplace, encore une fois, le tracé des frontières :
l’arrivée de Boudiaf aidant, les règlements de compte anciens
rejoignant les calculs d’aujourd’hui, on se met à fantasmer sur une
poignée de patriotes intègres qui vont affronter la horde des
traîtres tous genres confondus.
Ouvrons une
parenthèse ici. Les écrits sont encore là pour témoigner au sujet de
ceux qui ont appelé à l’interruption du processus électoral, après
la victoire du FIS au premier tour. Le patriotisme consistait-il à
revenir aux formes de gestions mêmes qui ont fait le lit de
l’intégrisme (autoritarisme et centralisation) ou bien fallait-il
poursuivre la démocratisation, quitte à en évacuer le FIS et ses
semblables, étant entendu que la démocratisation constitue l’unique
voie de salut pour un pays comme le nôtre ? Si le FLN ou le FFS
avaient soutenu la démarche qui consistait à stopper les dégâts,
peut-être aujourd’hui le débat aurait-il été autre.
Nous serions, par
exemple, beaucoup plus préoccupés par les raisons fondamentales qui
ont dénaturé la jeune expérience démocratique de notre pays; le rôle
de nos principaux dirigeants (Chadli, Hamrouche et Ghozali) sur cet
échec nous aurait paru plus clair. Nous aurions sans doute mieux
compris pourquoi le pouvoir s’était acharné à faire participer aux
législatives un FIS dont le Mejless Choura avait dit et répété qu’il
n’en était pas question tant que ses chefs Abbassi et Benhadj
demeuraient en prison, etc. etc.
Au lieu de cela,
nous sommes réduits aujourd’hui à rêver d’une décennie rose d’où
seraient exclus les «laïco assimilationnistes» de Belaïd Abdesselam !
Encore un mot. Les positions exprimées généralement par les uns et
les autres ne sont que le reflet de leurs propres intérêts
individuels. La réalité est toute entière entre les mains
d’autres forces, car la faute d’une classe politique démissionnaire,
à un moment crucial de notre destin, l’armée est venue, face aux
islamistes, combler le vide créé par l’attitude des démocrates.
Fermons la parenthèse.
Exclusions
L’idéologie
patriotique qui préfigurait la résurgence d’un nationalisme
populiste, avec ses avatars baâthistes, était d’autant plus la
bienvenue que l’adversaire islamiste prenait des formes inattendues
: non content de déstabiliser l’Algérie, de l’intérieur, le FIS
«internationalisait» son combat - avec l’aide, réelle ou supposée,
de l’Iran, du Soudan et de notre ex-colonisatrice, la France.
L’Algérie, du
«d’abord et avant
tout», paraissait menacée dans ses fondements même. Après la série
des troubles du vendredi, et les arrestations qui en résultèrent –
ce que j’ai appelé la «guerre des mosquées» - le terrorisme prenait
des formes alarmantes. On parla d’éradication au sens non pas
idéologique (ce qui aurait été parfaitement compréhensible) mais
physique du terme. Tout se passait comme si, par des
applaudissements frénétiques, un groupe d’individus exploitait
politiquement en sa faveur une mission d’Etat confiée à des
institutions d’Etat, consistant à restaurer l’autorité de l’Etat. On
a tout fait pour que le travail des services de sécurité, forcément
impersonnels puisqu’ils relèvent de l’institutionnel, n’apparaisse
plus que comme une entreprise politicienne.
Au moment où il
fallait mener l’œuvre d’éradication par des approches politiques,
culturelles, économiques, et multiplier les débats sur le phénomène
islamiste pour dévoiler et dénoncer la nature de ses arguments, on a
entrepris de réduire les enjeux posés à ce pays à des accrochages de
rues ou de maquis. Chaque offensive menée par nos services était
immédiatement détournée de ses objectifs et mise dans l’escarcelle
de nos républicains du jour. On s’improvisera inquisiteurs pour
savoir qui a omis d’applaudir. Ce faisant, et d’une certaine
manière, on encouragea le terrorisme.
Et le chef du
gouvernement d’esquisser la macabre comparaison des comptabilités
entre un tremblement de terre en Inde et une émeute à Los Angeles !
Les voies du discours belaïdien sont impénétrables. Celles du HCE le
sont davantage.
M.R. L’événement N° 111. Semaine du 28
au 06 mars 1993
Que s’est-il
passé ?
Qu’a-t-il bien pu
se passer entre le 14 janvier, le 18 février et le 21 du même mois ?
Chacune de ces dates représente une étape : 14 janvier, M. Kafi
prononce un discours moderniste, ferme et globalement clair quant à
la démarche politique du HCE. Le 18, le Chef du gouvernement, dans
une intervention marathonienne, tire sur tout ce qui bouge : partis,
patronat, opposition, en appelle à une cohabitation avec les
éléments de l’ex-FIS qui «ne souffrent pas de voir leur pays
sombrer». Le 21 du même mois, M. Kafi, qu’on disait plus réservé,
emboîte le pas à son Chef du gouvernement et annonce devant les
anciens moudjahidine qu’il y a «trahison de l’Histoire et des
constantes» - bigre ! Que s’est-il passé ? Au risque de décevoir et
de ne plus retenir en haleine : les deux hommes ont pressenti que le
rapport de force au sein du pouvoir chancelait et ont donné libre
cours à leur nature première. A Kafi est le recours moral et
historique. A Belaïd Abdesselam, avec sa réputation de gestionnaire,
est le bulldozer.
C’est à l’Etat et
à ses structures, en conséquence, de s’adapter à ces objectifs. Ce
n’est décidément pas de proclamation de foi qu’on avait besoin mais
de discernement. Et il ne faut plus s’étonner de découvrir des
relents islamistes au pouvoir. Ce ne sont, certes, pas les velléités
des uns et des autres qui dictent aux gouvernements les choix à
faire et les enjeux à privilégier, mais les rapports de force qui
naissent et se développent à partir des situations que nous vivons.
Demain, quand de nouvelles démarcations se préciseront, sous le
poids des ambitions qui se trament, il ne restera plus alors au
citoyen que d’être pour ceux qui le commandent (et de le dire haut
et fort) ou d’être contre (et de se taire ou s’exiler). Situation de
déjà vu. Et le tandem Kafi-Adbesselam nous y mène avec ses
atermoiements. A dire avec un esprit de défi : que l’on fasse donc
le décompte public des victimes du terrorisme, le jour d’après le
discours du Chef du gouvernement. On serait édifié !
Après avoir usé et
abusé de l’alibi terroriste, on entreprend aujourd’hui de le nier en
le ravalant à un phénomène de simple banditisme. A quoi auront donc
servi tous ces morts ?
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