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Analyse
Etat musulman
ou califat ?Deuxième
partie et fin
La revendication
par les dirigeants du FIS d’un Etat musulman dans un pays où l’islam
est religion d’Etat vient rappeler que la problématique n’est ni
nouvelle ni spécifique à notre pays. Voyage à l’intérieur d’un faux
problème.
Si les guerres
religieuses avaient bel et bien existé, il fallait être deux pour
les mener. Pourquoi les musulmans ne seraient-ils pas motiver par
une intention similaire à celle qu’on prête aux Occidentaux, de les
islamiser ? Mais si ce sont d’autres valeurs, non religieuses, que
l’Occident espère nous inculper pour nous déstabiliser, on voudrait
bien savoir lesquelles ? La démocratie, la liberté, les droits de
l’homme ? Pourquoi donc se donnerait-il tant de peine pour nous
faire partager ces valeurs quand elles lui ont permis d’être si
prodigieusement développé ? Ou bien alors : le vice, le sida, les
perversions sexuelles, le crime, la prostitution, l’homosexualité ?
Faut-il être nécessairement musulman pour chercher à se prémunir
contre ces fléaux ? Espère-t-on tromper les gens sur les ravages que
cause la drogue en république islamique d’Iran ? Est-ce à dire que
l’hostilité des islamistes à l’égard de l’Occident est une
pathologie et qu’elle ne repose sur rien de concret ? Evidemment
non. Le monde musulman est réellement agressé par les Occidentaux,
c’est la signification que donnent les islamistes à cette agression
qui est fausse. En effet, il constitue une menace contre leurs
intérêts vitaux. Devenu premier producteur mondial du pétrole, il
peut grâce à ses richesses dont l’Occident dépend, entrer avec force
sur la scène internationale et imposer son identité nationale qui
est nécessairement islamique.
L’Occident a peur
de cette menace et déploie toutes ses énergies à la combattre. Lors
de la première crise énergétique qui a accompagné la guerre
israélo-arabe, les puissances occidentales se sont aperçues avec
force combien leur dépendance était totale par rapport à cette
matière première. Dès lors, tout a été fait pour isoler les pays
arabo-musulmans les uns des autres, et cela a réussi en partie grâce
à la complicité active ou passive des régimes anti-démocratiques de
la région.
L’Islam n’est
appréhendé par l’Occident que dans la mesure où il peut servir de
facteur unitaire, au même titre que le nationalisme arabe ou la
démocratie. En fait, tout ce qui peut rapprocher les peuples
musulmans augmenterait la menace.
Ensuite, comme l’a
bien montré Muhammad Saïd Al-Ashmawy (in «L’islam politique» Ed.
Laphomic-Bouchène) ; «les nations industrialisées, et les Etats-Unis
au premier chef, refusaient de diffuser les technologies nouvelles
dont elles ont acquis la maîtrise (…) La technologie devient aussi
un tabou, enfermée dans un coffre-fort dont l’Occident détient la
clé». Ceci est vécu comme une injustice de plus en plus
insupportable par les populations musulmanes qui aspirent au
développement et au progrès. L’attitude occidentale traduit une
volonté de priver les musulmans de toute évolution et constitué donc
une agression majeure contre eux, d’autant que les Occidentaux
profitent généreusement et abusivement des richesses arabes, sans
réelle contrepartie technologique.
Comme les régimes
en place, souvent compromis avec l’Occident (idéologiquement ou dans
les faits) se sont révélés incapables d’offrir à leurs peuples la
technologie et le bien-être qui en découlent, une contestation
radicale enracinée dans l’aspiration islamiste est née, rejetant
aussi bien le «modèle du régime arabe que son inspirateur».
Mais, de tous les
motifs qui ont contribué à une défiance radicale vis-à-vis de
l’Occident, la création d’un Etat israélien en Palestine et le
soutien inconditionnel dont il jouit constituent pour l’islamisme le
levier le plus puissant et le moins discutable qui puisse être.
C’est de là que sont puisées les preuves essentielles de l’hostilité
«religieuse» occidentale.
D’abord parce que,
par quelque bout qu’on le prenne, le conflit israélo-arabe est
d’essence religieuse. Israël est un Etat juif dont toute la
philosophie politique est puisée dans sa religion. Son existence
même est vécue par les Israéliens comme l’accomplissement d’une
volonté divine. Son implantation au cœur d’une région arabe
musulmane ne pouvait être vécue que comme «un acte commis contre la
justice divine» soutenu par l’Occident (y compris par l’URSS
communiste lors de sa création), Israël a livré des guerres
victorieuses et humiliantes contre les musulmans, celle de 1967
ayant abouti à l’occupation d’une ville sacrée pour l’islam,
Jérusalem. Et pour finir, les puissances occidentales (alliées aux
régimes anti-démocratiques, musulmans) sont venues détruire l’Irak,
le seul pays de la région qui représentait une menace contre Israël.
Comment dès lors, s’empêcher de comprendre que l’essence même de
l’agression occidentale est de nature religieuse ?
D’ailleurs, tous
les jours, les musulmans peuvent vérifier que dans les médias
occidentaux l’islam est perpétuellement visé. N’est-ce pas là une
preuve de plus que l’Europe et les USA restent animés du même esprit
de croisade que celui qui prévalait au Moyen âge ? Et qu’Israël, en
fin de compte, ne fait que prolonger la colonisation occidentale du
monde musulman.
Le constat
mériterait cependant quelques nuances. Il existe un puissant lobby
juif en Occident qui contrôle notamment les banques et la presse.
C’est le lobby, acquis aux thèses sionistes, qui donne une
coloration anti-musulmane à la littérature occidentale et aux
déclarations d’un bon nombre de politiciens et de dirigeants. Le
«racisme religieux» n’est pas aussi courant en Europe ou aux USA que
ne l’affirment certains islamistes. L’existence de plusieurs
communautés musulmanes dans ces pays et la liberté relativement
large dont ils jouissent en sont la preuve indubitable.
D’autre part, la
réalisation d’un gouvernement islamique, qui serait un jalon à
l’unité de tous les pays musulmans, n’est pas donnée et ne saurait
préoccuper les gouvernants occidentaux autant que d’autres
considérations (pétrole, positions géographiquement stratégiques) ;
ceci est particulièrement vrai si l’on tient compte du considérable
retard technologique des pays musulmans qui les exclut, pour le
moment, du champ des rivalités mondiales, tout en les soumettant à
d’indéniables agressions. On voit mal en effet comment la
problématique du sous-développement, sous toutes ses formes, qui se
pose aux sociétés musulmanes serait levée immédiatement par la magie
d’une hypothétique union, et comment l’Occident, dans sa vigilante
hostilité pourrait être surpris au point de manquer de temps et de
moyens pour l’entraver.
Enfin, un
gouvernement islamique serait-il cette solution miracle que l’ennemi
occidental redouterait tant ? Cette question mérite examen.
Le Califat
Le gouvernement (El-Hukuma),
explique M. S. El-Ashmawy désigne, dans le Coran exclusivement
l’administration de la justice alors que les sciences politiques
modernes le définissent comme «l’exercice de l’autorité politique,
dans le cadre de l’Etat, sur les membres d’une collectivité donnée»
(ce qui est exprimé par le concept «Amr» dans les textes
coraniques). En reprenant le mot «Hakama» dans le verset «les
incrédules sont ceux qui ne jugent pas les hommes d’après ce que
Dieu a révélé» (V.44) dans son sens de gouverner, les islamistes
dénaturent lourdement le verset (qui devient, «les incrédules sont
ceux qui ne gouvernent pas les hommes d’après ce que Dieu a révélé»)
et le chargent «de tous les développement historiques ultérieurs, et
ce glissement de sens est lourd de conséquences».
Cet
assujettissement des versets coraniques à des considérations d’ordre
politique (et parfois politiciennes), dépouillés de leur contexte
historique avec la complicité d’une grande partie de Oulama (qui ne
les ignorent pourtant pas) est devenu quasiment systématique,
conférant au message divin une fonction de justification d’un modèle
de gouvernement, alors qu’il est destiné essentiellement à un modèle
de comportement.
C’est par cette
sorte de glissement que l’on est venu à imaginer la configuration du
futur gouvernement islamique calquée sur le califat d’il y a
quatorze siècles, à ramener une réalité présente à une réalité
passée (et souvent mythique).
Or, le califat
correspondait, après la mort du Prophète, à un empire, géré par un
calife qui concentrait entre ses mains tous les pouvoirs et tous les
droits attribués au Prophète. Une armada de légistes musulmans, au
service exclusif de la fonction, ont pourvu le calife de toutes les
prérogatives possibles, laissant à sa seule conscience «éclairée» le
soin de juger selon les préceptes coraniques. Qu’en fut-il ? Un
prodigieux essor de la civilisation islamique au plan intellectuel,
culturel et scientifique (en particulier lors des quatre premiers
siècles de l’hégire) ; mais aussi, que d’intrigues, de luttes
intestines pour le pouvoir et sa légitimité, d’assassinats, de
persécutions arbitraires et de guerres «fratricides» entre musulmans
!
Il est vrai que,
contrairement au chiîsme qui fait de l’imamat un sixième pilier de
la foi, le sunnisme n’a jamais considéré le calife comme un être
infaillible (le Prophète ne le fût pas) mais en réalité son autorité
n’a jamais été remise en cause et un mot de lui pouvait transformer
une opposition en hérésie. L’exercice de la «Choura» était laissé
entièrement à son initiative et en aucun cas il ne pouvait être
destitué.
La décadence
musulmane et la chute de l’empire ottoman sont-elles un effet du
hasard, une punition de Dieu pour on ne sait quel crime que les
musulmans auraient commis, ou bien le système de califat a-t-il sa
part de responsabilité ? L’Occident colonisateur qui s’est substitué
aux ottomans n’avait rencontré devant lui que des peuples
analphabètes et misérables qui ne surent lui opposer aucune
résistance significative. On peut trouver dans l’histoire, mille et
une batailles victorieuses pour les musulmans durant le dernier
califat, mais tant que l’on s’échine à ne comprendre sa chute que
par la faute des peuples musulmans au moment où les peuples
occidentaux étaient entrés dans la révolution industrielle, et non
par la faute de la nature du gouvernement en place qui avait réussi
à réduire la fantastique expansion intellectuelle à un simple
apprentissage de quelques versets coraniques, c’est que l’on refuse
de tirer les enseignements de l’Histoire.
Malek Bennabi,
soulevant des tempêtes d’indignation autour de lui, n’avait jamais
cessé d’affirmer que la «colonisabilité» d’un peuple était la
meilleure voie pour l’agression extérieure. Un gouvernement basé sur
la justice sociale, la liberté intellectuelle, le respect des droits
de l’Homme, œuvrant pour le développement de l’éducation, des arts,
des sciences, favorisant l’esprit critique et protégeant ses
minorités, serait un gouvernement qui se rapprocherait le plus de
l’idéal islamique. Force est de reconnaître que c’est l’Occident qui
a le mieux réalisé cet idéal. Un gouvernement qui régnerait par la
menace et l’anathème, qui se préoccuperait moins d’élargir les
libertés que les interdits, qui tournerait le dos au présent et
entraînerait le peuple à se réfugier dans les mythes, soucieux du
type de vêtement que devra porter la femme et d’autres futilités de
ce genre, plus qu’il n’est disposé à favoriser l’esprit critique de
ses administrés ou à leur assurer les conditions d’un exercice libre
de cet esprit, est-il un gouvernement qui s’inspire de l’islam ?
L’hebdo libéré
N°09.
1ère année,
semaine du 30 mai au 05 juin 1991
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