Nous reproduisons textuellement des articles publiés à partir de 1990 dans différents journaux algériens, sous la plume de Aïssa Khelladi, en guise de témoignage journalistique sur une époque chargée de tous les espoirs et de tous les dangers. Ces articles de presse n’ont aucune autre prétention, sinon de restituer un regard à vif, parmi tant d’autres, sur un moment qualifié de tournant historique de notre pays. Plus que sur ce moment important pour tous, l’intérêt éventuel d’une telle démarche résiderait dans la manière avec laquelle un journaliste témoigne de son travail et, finalement, de lui-même. Un point de vue en somme, avec tout ce qui va avec.

 

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Analyse

Etat musulman ou califat ?Deuxième partie et fin
                   Par Aïssa Khelladi

 

 22/07/10

 

Analyse

Etat musulman ou califat ?Deuxième partie et fin

La revendication par les dirigeants du FIS d’un Etat musulman dans un pays où l’islam est religion d’Etat vient rappeler que la problématique n’est ni nouvelle ni spécifique à notre pays. Voyage à l’intérieur d’un faux problème.

Si les guerres religieuses avaient bel et bien existé, il fallait être deux pour les mener. Pourquoi les musulmans ne seraient-ils pas motiver par une intention similaire à celle qu’on prête aux Occidentaux, de les islamiser ? Mais si ce sont d’autres valeurs, non religieuses, que l’Occident espère nous inculper pour nous déstabiliser, on voudrait bien savoir lesquelles ? La démocratie, la liberté, les droits de l’homme ? Pourquoi donc se donnerait-il tant de peine pour nous faire partager ces valeurs quand elles lui ont permis d’être si prodigieusement développé ? Ou bien alors : le vice, le sida, les perversions sexuelles, le crime, la prostitution, l’homosexualité ? Faut-il être nécessairement musulman pour chercher à se prémunir contre ces fléaux ? Espère-t-on tromper les gens sur les ravages que cause la drogue en république islamique d’Iran ? Est-ce à dire que l’hostilité des islamistes à l’égard de l’Occident est une pathologie et qu’elle ne repose sur rien de concret ? Evidemment non. Le monde musulman est réellement agressé par les Occidentaux, c’est la signification que donnent les islamistes à cette agression qui est fausse. En effet, il constitue une menace contre leurs intérêts vitaux. Devenu premier producteur mondial du pétrole, il peut grâce à ses richesses dont l’Occident dépend, entrer avec force sur la scène internationale et imposer son identité nationale qui est nécessairement islamique.

L’Occident a peur de cette menace et déploie toutes ses énergies à la combattre. Lors de la première crise énergétique qui a accompagné la guerre israélo-arabe, les puissances occidentales se sont aperçues avec force combien leur dépendance était totale par rapport à cette matière première. Dès lors, tout  a été fait pour isoler les pays arabo-musulmans les uns des autres, et cela a réussi en partie grâce à la complicité active ou passive des régimes anti-démocratiques de la région.

L’Islam n’est appréhendé par l’Occident que dans la mesure où il peut servir de facteur unitaire, au même titre que le nationalisme arabe ou la démocratie. En fait, tout ce qui peut rapprocher les peuples musulmans augmenterait la menace.

Ensuite, comme l’a bien montré Muhammad Saïd Al-Ashmawy  (in «L’islam politique» Ed. Laphomic-Bouchène) ; «les nations industrialisées, et les Etats-Unis au premier chef, refusaient de diffuser les technologies nouvelles dont elles ont acquis la maîtrise (…) La technologie devient aussi un tabou, enfermée dans un coffre-fort dont l’Occident détient la clé». Ceci est vécu comme une injustice de plus en plus insupportable par les populations musulmanes qui aspirent au développement et au progrès. L’attitude occidentale traduit une volonté de priver les musulmans de toute évolution et constitué donc une agression majeure contre eux, d’autant que les Occidentaux profitent généreusement et abusivement des richesses arabes, sans réelle contrepartie technologique.

Comme les régimes en place, souvent compromis avec l’Occident (idéologiquement ou dans les faits) se sont révélés incapables d’offrir à leurs peuples la technologie et le bien-être qui en découlent, une contestation radicale enracinée dans l’aspiration islamiste est née, rejetant aussi bien le «modèle du régime arabe que son inspirateur».

Mais, de tous les motifs qui ont contribué à une défiance radicale vis-à-vis de l’Occident, la création d’un Etat israélien en Palestine et le soutien inconditionnel dont il jouit constituent pour l’islamisme le levier le plus puissant et le moins discutable qui puisse être. C’est de là que sont puisées les preuves essentielles de l’hostilité «religieuse» occidentale.

D’abord parce que, par quelque bout qu’on le prenne, le conflit israélo-arabe est d’essence religieuse. Israël est un Etat juif dont toute la philosophie politique est puisée dans sa religion. Son existence même est vécue par les Israéliens comme l’accomplissement d’une volonté divine. Son implantation au cœur d’une région arabe musulmane ne pouvait être vécue que comme «un acte commis contre la justice divine» soutenu par l’Occident (y compris par l’URSS communiste lors de sa création), Israël a livré des guerres victorieuses et humiliantes contre les musulmans, celle de 1967 ayant abouti à l’occupation d’une ville sacrée pour l’islam, Jérusalem. Et pour finir, les puissances occidentales (alliées aux régimes anti-démocratiques, musulmans) sont venues détruire l’Irak, le seul pays de la région qui représentait une menace contre Israël. Comment dès lors, s’empêcher de comprendre que l’essence même de l’agression occidentale est de nature religieuse ?

D’ailleurs, tous les jours, les musulmans peuvent vérifier que dans les médias occidentaux l’islam est perpétuellement visé. N’est-ce pas là une preuve de plus que l’Europe et les USA restent animés du même esprit de croisade que celui qui prévalait au Moyen âge ? Et qu’Israël, en fin de compte, ne fait que prolonger la colonisation occidentale du monde musulman.

Le constat mériterait cependant quelques nuances. Il existe un puissant lobby juif en Occident qui contrôle notamment les banques et la presse. C’est le lobby, acquis aux thèses sionistes, qui donne une coloration anti-musulmane à la littérature occidentale et aux déclarations d’un bon nombre de politiciens et de dirigeants. Le «racisme religieux» n’est pas aussi courant en Europe ou aux USA que ne l’affirment certains islamistes. L’existence de plusieurs communautés musulmanes dans ces pays et la liberté relativement large dont ils jouissent en sont la preuve indubitable.

D’autre part, la réalisation d’un gouvernement islamique, qui serait un jalon à l’unité de tous les pays musulmans, n’est pas donnée et ne saurait préoccuper les gouvernants occidentaux autant que d’autres considérations (pétrole, positions géographiquement stratégiques) ; ceci est particulièrement vrai si l’on tient compte du considérable retard technologique des pays musulmans qui les exclut, pour le moment, du champ des rivalités mondiales, tout en les soumettant à d’indéniables agressions. On voit mal en effet comment la problématique du sous-développement, sous toutes ses formes, qui se pose aux sociétés musulmanes serait levée immédiatement par la magie d’une hypothétique union, et comment l’Occident, dans sa vigilante hostilité pourrait être surpris au point de manquer de temps et de moyens pour l’entraver.

Enfin, un gouvernement islamique serait-il cette solution miracle que l’ennemi occidental redouterait tant ? Cette question mérite examen.

Le Califat

Le gouvernement (El-Hukuma), explique M. S. El-Ashmawy désigne, dans le Coran exclusivement l’administration de la justice alors que les sciences politiques modernes le définissent comme «l’exercice de l’autorité politique, dans le cadre de l’Etat, sur les membres d’une collectivité donnée» (ce qui est exprimé par le concept «Amr» dans les textes coraniques). En reprenant le mot «Hakama» dans le verset «les incrédules sont ceux qui ne jugent pas les hommes d’après ce que Dieu a révélé» (V.44) dans son sens de gouverner, les islamistes dénaturent lourdement le verset (qui devient, «les incrédules sont ceux qui ne gouvernent pas les hommes d’après ce que Dieu a révélé») et le chargent «de tous les développement historiques ultérieurs, et ce glissement de sens est lourd de conséquences».

Cet assujettissement des versets coraniques à des considérations d’ordre politique (et parfois politiciennes), dépouillés de leur contexte historique avec la complicité d’une grande partie de Oulama (qui ne les ignorent pourtant pas) est devenu quasiment systématique, conférant au message divin une fonction de justification d’un modèle de gouvernement, alors qu’il est destiné essentiellement à un modèle de comportement.

C’est par cette sorte de glissement que l’on est venu à imaginer la configuration du futur gouvernement islamique calquée sur le califat d’il y a quatorze siècles, à ramener une réalité présente à une réalité passée (et souvent mythique).

Or, le califat correspondait, après la mort du Prophète, à un empire, géré par un calife qui concentrait entre ses mains tous les pouvoirs et tous les droits attribués au Prophète. Une armada de légistes musulmans, au service exclusif de la fonction, ont pourvu le calife de toutes les prérogatives possibles, laissant à sa seule conscience «éclairée» le soin de juger selon les préceptes coraniques. Qu’en fut-il ? Un prodigieux essor de la civilisation islamique au plan intellectuel, culturel et scientifique (en particulier lors des quatre premiers siècles de l’hégire) ; mais aussi, que d’intrigues, de luttes intestines pour le pouvoir et sa légitimité, d’assassinats, de persécutions arbitraires et de guerres «fratricides» entre musulmans !

Il est vrai que, contrairement au chiîsme qui fait de l’imamat un sixième pilier de la foi, le sunnisme n’a jamais considéré le calife comme un être infaillible (le Prophète ne le fût pas) mais en réalité son autorité n’a jamais été remise en cause et un mot de lui pouvait transformer une opposition en hérésie. L’exercice de la «Choura» était laissé entièrement à son initiative et en aucun cas il ne pouvait être destitué.

La décadence musulmane et la chute de l’empire ottoman sont-elles un effet du hasard, une punition de Dieu pour on ne sait quel crime que les musulmans auraient commis, ou bien le système de califat a-t-il sa part de responsabilité ? L’Occident colonisateur qui s’est substitué aux ottomans n’avait rencontré devant lui que des peuples analphabètes et misérables qui ne surent lui opposer aucune résistance significative. On peut trouver dans l’histoire, mille et une batailles victorieuses pour les musulmans durant le dernier califat, mais tant que l’on s’échine à ne comprendre sa chute que par la faute des peuples musulmans au moment où les peuples occidentaux étaient entrés dans la révolution industrielle, et non par la faute de la nature du gouvernement en place qui avait réussi à réduire la fantastique expansion intellectuelle à un simple apprentissage de quelques versets coraniques, c’est que l’on refuse de tirer les enseignements de l’Histoire.

Malek Bennabi, soulevant des tempêtes d’indignation autour de lui, n’avait jamais cessé d’affirmer que la «colonisabilité» d’un peuple était la meilleure voie pour l’agression extérieure. Un gouvernement basé sur la justice sociale, la liberté intellectuelle, le respect des droits de l’Homme, œuvrant pour le développement de l’éducation, des arts, des sciences, favorisant l’esprit critique et protégeant ses minorités, serait un gouvernement qui se rapprocherait le plus de l’idéal islamique. Force est de reconnaître que c’est l’Occident qui a le mieux réalisé cet idéal. Un gouvernement qui régnerait par la menace et l’anathème, qui se préoccuperait moins d’élargir les libertés que les interdits, qui tournerait le dos au présent et entraînerait le peuple à se réfugier dans les mythes, soucieux du type de vêtement que devra porter la femme et d’autres futilités de ce genre, plus qu’il n’est disposé à favoriser l’esprit critique de ses administrés ou à leur assurer les conditions d’un exercice libre de cet esprit, est-il un gouvernement qui s’inspire de l’islam ?

L’hebdo libéré N°09.

1ère année, semaine du 30 mai au 05 juin 1991

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