Nous reproduisons textuellement des articles publiés à partir de 1990 dans différents journaux algériens, sous la plume de Aïssa Khelladi, en guise de témoignage journalistique sur une époque chargée de tous les espoirs et de tous les dangers. Ces articles de presse n’ont aucune autre prétention, sinon de restituer un regard à vif, parmi tant d’autres, sur un moment qualifié de tournant historique de notre pays. Plus que sur ce moment important pour tous, l’intérêt éventuel d’une telle démarche résiderait dans la manière avec laquelle un journaliste témoigne de son travail et, finalement, de lui-même. Un point de vue en somme, avec tout ce qui va avec.

 

Ecrits sur le vif

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Exécution de Mansouri Méliani
Itinéraire d’un djihadiste

                         Par Aïssa Khelladi

 

 16/09/10

 

Exécution de Mansouri Méliani

Itinéraire d’un djihadiste

«Prendre le djebel» a une signification de révolte extrême dans le langage populaire. C'est d'ailleurs autour des maquis que la guerre d'indépendance algérienne s'est faite. Mais dans le cas des islamistes, elle constitue d'abord un aveu sur leur incapacité à mobiliser les foules en zones urbaines. Initiateur de la prise de maquis, Mustapha Bouyali, début 80, avait pour principal souci de se soustraire à la police. C'est aussi le cas de ceux qui sont venus après lui, notamment deux de ses plus célèbres adjoints : Abdelkader Chebouti et Mansouri Méliani.

On est censé rejoindre le maquis avec des armes, mais pour y survivre, hiver et été, il faut aussi de la nourriture et des vêtements chauds. Il faut donc de l’argent que l’on peut se procurer en attaquant les banques. Aussi élabore-t-on des «liaisons» complexes et souvent fatales pour l’exécution d’opérations qui ne servent d’autre finalité que la survie au maquis. Logique infernale.

Par ailleurs, les techniques actuelles en matière de détection et de communication rendent aléatoire tout maquis durable. Des ratissages d’envergure peuvent être organisés aussitôt qu’un groupe est décelé. Une connaissance topographique, plus performante qu’à l’époque française, rend rapidement inutilisable toute voie de retraite. L’insécurité est en définitive plus grande aujourd’hui dans la montagne qu’en ville. Le terroriste «urbain» n’éprouve pas, comme naguère, le besoin de rejoindre le maquis, aussitôt qu’il a perpétré son attentat. En l’absence de renforts humains, les groupes islamistes restent isolés, face à leur inextricable situation de maquisards. Les forces de l’ordre n’auront plus qu’à attendre que l’un d’eux se manifeste ou tombe incidemment sur un barrage, pour que soit mise en péril la vie de tous ses compagnons.

C’est ce qui est arrivé à Chakendi, Cheikh Azzedine, Mansouri Méliani et, avant eux, à Mustapha Bouyali. C’est ce qui arrivera à Chebouti, un jour ou l’autre. Les coups les plus durs portés contre les maquisards ont eu lieu en juillet durant les chaleurs d’été.

Ce n’est que le 27 avril que Chebouti Abdelkader se manifeste par des appels à la population, à la police et aux militaires, les invitant a venir le rejoindre dans son Mouvement pour l’état islamique (MEA). Cet appel fait suite à une série de désertions de militaires, notamment dans les régions du Centre (Alger, Bouira) et de l’Est du pays (Constantine, El Khroub). Plus que par leur nombre, c’est par la qualité de l’armement emporté avec eux que ces déserteurs ont inquiété (lance-roquettes, RPG et fusils-mitrailleurs…).

 

Un chauffeur sanguinaire

Au même moment, l’opinion apprend l’existence d’affrontement entre islamistes et ANP dans la  région de Zbarbar. On ne manquera pas d’attribuer à Chebouti, qui sera promu par la vox populi «général», la constitution de ce maquis. Qui est Abdelkader Chebouti ? Imam de la mosquée de Sidi Moussa, disciple d’Omar Larbaoui, Chebouti est venu au djihad en 1984 par l’entremise de Méliani Mansouri. Ce dernier est un ancien activiste islamiste impliqué dans un réseau d’«Afghans» à Batna qui fut démantelé en 1980. Après un court séjour en prison, il reprit son travail à l’unité Pieux et fondation de la DNC/ANP qui dépendait encore du ministère de la Défense et qui servait en même temps de base à une cellule intégriste. Sa profession de chauffeur permettait à Mansouri de sillonner le pays et de jouer un rôle de premier plan dans la constitution de la Haraka. En 1982, il rencontre Mustapha Bouyali venu faire un prêche quasi clandestin à  Sidi Moussa. Il ne le quittera plus jusqu’à sa mort.

Un jour, Mansouri vint voir l’imam Chebouti et lui demanda discrètement d’examiner le contenu d’un cahier au titre prétentieux de Guide du mouvement islamique. Signé Bouyali ! L’imam le lut attentivement puis hocha la tête : «Il y a beaucoup d’imperfections dans ce guide», dit-il. Il emporta le cahier avec lui, corrigea toutes les «anomalies» du guide, puis le truffa de versets coraniques. Le lendemain, il revit Mansouri et lui présenta le travail, non sans le questionner sur l’auteur de ce guide et ses objectifs. Méliani lui apprit qu’avec Bouyali les frères ont mis sur pied un mouvement islamique algérien, avec une branche armée qui délivrera, par la grâce de Dieu, le pays de l’Etat impie. Chebouti considéra alors la question avec gravité et reprit le cahier qu’il présenta à son maître spirituel, le cheikh Omar El Arbaoui. Après que ce dernier eût cautionné l’entreprise et béni ses auteurs, Chebouti demanda à Méliani de l’introduire dans le mouvement.

Désormais, Bouyali aura son propre cheikh pour les fetwas. Plus qu’un cheikh, Chebouti s’avéra un guerrier redoutable qui participa à de nombreux accrochages. Il fut enfin arrêté, juste avant l’épisode meurtrier de Fontas et après que son frère et ami Mansouri, lui-même victime d’une grave blessure, eût été pris. Les deux compères, ainsi que quelques autres proches de l’émir, ont été condamnés à mort en 1987. Une année plus tard, un certain 5 octobre bouleversa la situation politique du pays et, le 5 juillet 1989, une mesure d’amnistie générale fut décrétée en leur faveur. Ils étaient 15 anciens bouyalistes à en bénéficier.

 Entre 1988 et 1992, Chebouti observa l’ascension du FIS, mais sans jamais y adhérer. En fait, sa seule action politique fut de réclamer des dédommagements à l’Etat pour les sévices subis. Avec l’annulation des élections législatives et le départ de Chadli, il se cantonna dans un mutisme total, que même l’insurrection de février n’ébranla guère. Après la fièvre de février, le terrorisme s’installa et le régime décida alors, à partir de la date officielle du 18 avril, le «redéploiement du dispositif sécuritaire». L’ANP se désengage des missions de police au profit d’unités spéciales, combinées entre différents services de sécurité et relevant du ministère de l’Intérieur. On annonce alors l’ère de la répression sélective (par rapport à la répression aveugle) et on fait de la prévention et de la dissuasion des préalables nécessaires. En fait de prévention, l’on se rappelle l’existence d’anciens bouyalistes et l’on décide de les neutraliser avant qu’ils «ne fassent quelque chose». Chebouti et Mansouri, sentant la menace, entrent en clandestinité. Et dès lors, naissent les maquis.

Mansouri Méliani est un cas typique du militant du MIA, adepte du djihad armé. Il ne connaît du Coran que les principes grossiers, les traits généraux, car son esprit est incapable d’assimiler les détails, les nuances, les réserves. C’est un homme d’action, de mouvement, habitué au plein air, incapable de fixer son attention très longtemps. Parlez-lui et au bout de cinq ou dix minutes, il vous abandonne. Vos arguments, votre voix, se transforment  dans son cerveau en bruit lointain et insignifiant.

II s’en remet aux autres pour lui expliquer et l’orienter sur ce qu’il doit faire. II fait partie de cette masse qui peut lire le journal et se croit cultivée. Quelques vérités inoffensives entre les mains d’un homme instruit le métamorphosent. Elles créent en lui le sentiment d’être le centre du monde, le dépositaire d’une vérité absolue, temporelle ! C’est le militant idéal des causes sanguinaires…

 

Récidiviste

Mais un homme n’est pas que psychologie. Il a son itinéraire et son histoire. Chauffeur dans une entreprise publique, Bouyali l’a recruté auprès de lui et s’en est servi en lui attribuant des missions de contact avec les autres djamaâte de l’Est et de l’Ouest (voire même du Sud) pour réaliser son rêve d’un mouvement islamique armé. Il l’a fait, à l’époque, au vu et au su de ses responsables administratifs. Lorsqu’il fut arrêté en 1980, lors du démantèlement du premier groupe «afghan» (celui de Batna), il n’a écopé que de quelques mois d’emprisonnement et put ainsi reprendre ses agissements dans l’entreprise même où il exerçait. Au vu et au su...

Auréolé du «prestige» que lui conféra cette arrestation, il devint un homme respecté et estimé par ses pairs. Son activisme entraîna avec lui des membres de sa famille, ses propres frères dont l’un trouvera plus tard la mort.

L’engrenage est ainsi irréversible. Aux côtés de Bouyali, Mansouri a participé à l’essentiel des accrochages qui ont eu lieu. Il a tué des gendarmes et lorsqu’il fut pris, il était à moitié mort. On le sauva, on l’hospitalisa, on le condamna à périr puis on le gracia.

 

C’est sa vie !

A nouveau libre, comment aurait-il pu oublier les «chouhada» qui sont tombés à ses côtés ?

L’avènement du FIS l’avait marginalisé mais les conséquences de la grève de juin 1991 et l’éventualité de reprendre, à nouveau, les armes l’ont fait réapparaître.

Avec Chebouti bien entendu. Le voici au «congrès» de Zbarbar en train de négocier le virage armé de l’Algérie post-FIS. Il écoute EI-Hachemi Sahnouni et Benazzouz Zebda, tous deux évincés par la «djaz’ara», promettre monts et merveilles (en l’occurrence Kalachnikovs et mortiers). Il est persuadé que c’est du bluff ! Saïd Mekhloufi lui paraît être un espion et Hocine Abderrahim  (le poseur de bombes), un incapable. Le voici dans d’autres réunions : Larbaâ, Sidi Moussa, Blida... les politiciens du FIS parlent beaucoup et agissent peu ! II s’en éloignera et reprend seul le djihad. Sa popularité attire autour de lui des hommes de toutes sortes et bientôt, croit-il, l’épopée inachevée de Bouyali redémarre. Les GIA sont nés. Mais lui, il tombe rapidement dans les filets tendus par les services de sécurité. Comme un novice.

Aïssa Khelladi

L’Evénement n° 123

Semaine du 23 au 29 mai 1993)

 

 

 

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