|
Exécution de Mansouri Méliani
Itinéraire d’un
djihadiste
«Prendre le
djebel» a une signification de révolte extrême dans le langage
populaire. C'est d'ailleurs autour des maquis que la guerre
d'indépendance algérienne s'est faite. Mais dans le cas des
islamistes, elle constitue d'abord un aveu sur leur incapacité à
mobiliser les foules en zones urbaines. Initiateur de la prise de
maquis, Mustapha Bouyali, début 80, avait pour principal souci de se
soustraire à la police. C'est aussi le cas de ceux qui sont venus
après lui, notamment deux de ses plus célèbres adjoints : Abdelkader
Chebouti et Mansouri Méliani.
On est censé
rejoindre le maquis avec des armes, mais pour y survivre, hiver et
été, il faut aussi de la nourriture et des vêtements chauds. Il faut
donc de l’argent que l’on peut se procurer en attaquant les banques.
Aussi élabore-t-on des «liaisons» complexes et souvent fatales pour
l’exécution d’opérations qui ne servent d’autre finalité que la
survie au maquis. Logique infernale.
Par ailleurs, les
techniques actuelles en matière de détection et de communication
rendent aléatoire tout maquis durable. Des ratissages d’envergure
peuvent être organisés aussitôt qu’un groupe est décelé. Une
connaissance topographique, plus performante qu’à l’époque
française, rend rapidement inutilisable toute voie de retraite.
L’insécurité est en définitive plus grande aujourd’hui dans la
montagne qu’en ville. Le terroriste «urbain» n’éprouve pas, comme
naguère, le besoin de rejoindre le maquis, aussitôt qu’il a perpétré
son attentat. En l’absence de renforts humains, les groupes
islamistes restent isolés, face à leur inextricable situation de
maquisards. Les forces de l’ordre n’auront plus qu’à attendre que
l’un d’eux se manifeste ou tombe incidemment sur un barrage, pour
que soit mise en péril la vie de tous ses compagnons.
C’est ce qui est
arrivé à Chakendi, Cheikh Azzedine, Mansouri Méliani et, avant eux,
à Mustapha Bouyali. C’est ce qui arrivera à Chebouti, un jour ou
l’autre. Les coups les plus durs portés contre les maquisards ont eu
lieu en juillet durant les chaleurs d’été.
Ce n’est que le 27
avril que Chebouti Abdelkader se manifeste par des appels à la
population, à la police et aux militaires, les invitant a venir le
rejoindre dans son Mouvement pour l’état islamique (MEA). Cet appel
fait suite à une série de désertions de militaires, notamment dans
les régions du Centre (Alger, Bouira) et de l’Est du pays
(Constantine, El Khroub). Plus que par leur nombre, c’est par la
qualité de l’armement emporté avec eux que ces déserteurs ont
inquiété (lance-roquettes, RPG et fusils-mitrailleurs…).
Un chauffeur
sanguinaire
Au même moment,
l’opinion apprend l’existence d’affrontement entre islamistes et ANP
dans la région de Zbarbar. On ne manquera pas d’attribuer à
Chebouti, qui sera promu par la vox populi «général», la
constitution de ce maquis. Qui est Abdelkader Chebouti ? Imam de la
mosquée de Sidi Moussa, disciple d’Omar Larbaoui, Chebouti est venu
au djihad en 1984 par l’entremise de Méliani Mansouri. Ce dernier
est un ancien activiste islamiste impliqué dans un réseau
d’«Afghans» à Batna qui fut démantelé en 1980. Après un court séjour
en prison, il reprit son travail à l’unité Pieux et fondation de la
DNC/ANP qui dépendait encore du ministère de la Défense et qui
servait en même temps de base à une cellule intégriste. Sa
profession de chauffeur permettait à Mansouri de sillonner le pays
et de jouer un rôle de premier plan dans la constitution de la
Haraka. En 1982, il rencontre Mustapha Bouyali venu faire un prêche
quasi clandestin à Sidi Moussa. Il ne le quittera plus jusqu’à sa
mort.
Un jour, Mansouri
vint voir l’imam Chebouti et lui demanda discrètement d’examiner le
contenu d’un cahier au titre prétentieux de Guide du mouvement
islamique. Signé Bouyali ! L’imam le lut attentivement puis hocha la
tête : «Il y a beaucoup d’imperfections dans ce guide», dit-il. Il
emporta le cahier avec lui, corrigea toutes les «anomalies» du
guide, puis le truffa de versets coraniques. Le lendemain, il revit
Mansouri et lui présenta le travail, non sans le questionner sur
l’auteur de ce guide et ses objectifs. Méliani lui apprit qu’avec
Bouyali les frères ont mis sur pied un mouvement islamique algérien,
avec une branche armée qui délivrera, par la grâce de Dieu, le pays
de l’Etat impie. Chebouti considéra alors la question avec gravité
et reprit le cahier qu’il présenta à son maître spirituel, le cheikh
Omar El Arbaoui. Après que ce dernier eût cautionné l’entreprise et
béni ses auteurs, Chebouti demanda à Méliani de l’introduire dans le
mouvement.
Désormais, Bouyali
aura son propre cheikh pour les fetwas. Plus qu’un cheikh, Chebouti
s’avéra un guerrier redoutable qui participa à de nombreux
accrochages. Il fut enfin arrêté, juste avant l’épisode meurtrier de
Fontas et après que son frère et ami Mansouri, lui-même victime
d’une grave blessure, eût été pris. Les deux compères, ainsi que
quelques autres proches de l’émir, ont été condamnés à mort en 1987.
Une année plus tard, un certain 5 octobre bouleversa la situation
politique du pays et, le 5 juillet 1989, une mesure d’amnistie
générale fut décrétée en leur faveur. Ils étaient 15 anciens
bouyalistes à en bénéficier.
Entre 1988 et
1992, Chebouti observa l’ascension du FIS, mais sans jamais y
adhérer. En fait, sa seule action politique fut de réclamer des
dédommagements à l’Etat pour les sévices subis. Avec l’annulation
des élections législatives et le départ de Chadli, il se cantonna
dans un mutisme total, que même l’insurrection de février n’ébranla
guère. Après la fièvre de février, le terrorisme s’installa et le
régime décida alors, à partir de la date officielle du 18 avril, le
«redéploiement du dispositif sécuritaire». L’ANP se désengage des
missions de police au profit d’unités spéciales, combinées entre
différents services de sécurité et relevant du ministère de
l’Intérieur. On annonce alors l’ère de la répression sélective (par
rapport à la répression aveugle) et on fait de la prévention et de
la dissuasion des préalables nécessaires. En fait de prévention,
l’on se rappelle l’existence d’anciens bouyalistes et l’on décide de
les neutraliser avant qu’ils «ne fassent quelque chose». Chebouti et
Mansouri, sentant la menace, entrent en clandestinité. Et dès lors,
naissent les maquis.
Mansouri Méliani
est un cas typique du militant du MIA, adepte du djihad armé. Il ne
connaît du Coran que les principes grossiers, les traits généraux,
car son esprit est incapable d’assimiler les détails, les nuances,
les réserves. C’est un homme d’action, de mouvement, habitué au
plein air, incapable de fixer son attention très longtemps.
Parlez-lui et au bout de cinq ou dix minutes, il vous abandonne. Vos
arguments, votre voix, se transforment dans son cerveau en bruit
lointain et insignifiant.
II s’en remet aux
autres pour lui expliquer et l’orienter sur ce qu’il doit faire. II
fait partie de cette masse qui peut lire le journal et se croit
cultivée. Quelques vérités inoffensives entre les mains d’un homme
instruit le métamorphosent. Elles créent en lui le sentiment d’être
le centre du monde, le dépositaire d’une vérité absolue, temporelle
! C’est le militant idéal des causes sanguinaires…
Récidiviste
Mais un homme
n’est pas que psychologie. Il a son itinéraire et son histoire.
Chauffeur dans une entreprise publique, Bouyali l’a recruté auprès
de lui et s’en est servi en lui attribuant des missions de contact
avec les autres djamaâte de l’Est et de l’Ouest (voire même du Sud)
pour réaliser son rêve d’un mouvement islamique armé. Il l’a fait, à
l’époque, au vu et au su de ses responsables administratifs.
Lorsqu’il fut arrêté en 1980, lors du démantèlement du premier
groupe «afghan» (celui de Batna), il n’a écopé que de quelques mois
d’emprisonnement et put ainsi reprendre ses agissements dans
l’entreprise même où il exerçait. Au vu et au su...
Auréolé du
«prestige» que lui conféra cette arrestation, il devint un homme
respecté et estimé par ses pairs. Son activisme entraîna avec lui
des membres de sa famille, ses propres frères dont l’un trouvera
plus tard la mort.
L’engrenage est
ainsi irréversible. Aux côtés de Bouyali, Mansouri a participé à
l’essentiel des accrochages qui ont eu lieu. Il a tué des gendarmes
et lorsqu’il fut pris, il était à moitié mort. On le sauva, on
l’hospitalisa, on le condamna à périr puis on le gracia.
C’est sa vie !
A nouveau libre,
comment aurait-il pu oublier les «chouhada» qui sont tombés à ses
côtés ?
L’avènement du FIS
l’avait marginalisé mais les conséquences de la grève de juin 1991
et l’éventualité de reprendre, à nouveau, les armes l’ont fait
réapparaître.
Avec Chebouti bien
entendu. Le voici au «congrès» de Zbarbar en train de négocier le
virage armé de l’Algérie post-FIS. Il écoute EI-Hachemi Sahnouni et
Benazzouz Zebda, tous deux évincés par la «djaz’ara», promettre
monts et merveilles (en l’occurrence Kalachnikovs et mortiers). Il
est persuadé que c’est du bluff ! Saïd Mekhloufi lui paraît être un
espion et Hocine Abderrahim (le poseur de bombes), un incapable. Le
voici dans d’autres réunions : Larbaâ, Sidi Moussa, Blida... les
politiciens du FIS parlent beaucoup et agissent peu ! II s’en
éloignera et reprend seul le djihad. Sa popularité attire autour de
lui des hommes de toutes sortes et bientôt, croit-il, l’épopée
inachevée de Bouyali redémarre. Les GIA sont nés. Mais lui, il tombe
rapidement dans les filets tendus par les services de sécurité.
Comme un novice.
Aïssa Khelladi
L’Evénement n°
123
Semaine du 23
au 29 mai 1993)
Haut
Copyright 2003 Le Jour d'Algérie. Conception
M.Merkouche
|